Yann Gross : « La photo m’ennuie un peu »

À mi-chemin entre l’anthropologie et le documentaire, en équilibre délicat entre projet humaniste et artistique, l’oeuvre de Yann Gross c’est ça et plus encore, vous le verrez. Expérimentateur dans l’âme, il n’a de cesse de se réinventer pour ne jamais s’ennuyer. Impossible de faire court lorsque l’on parle de lui, mais essayons quand même. Le temps d’une soirée, nous avons discuté autour d’une table avec l’un des photographes helvétiques les plus passionnants de sa génération.

De ses débuts dans la chambre noire des sous-sols du gymnase de Burier sur les rives du Léman, à son travail de diplôme au sortir de ses études de l’ECAL, le désormais très célèbre « Horizonville » devenu depuis un livre ayant inspiré plus d’un et emblème précurseur d’une oeuvre artistique toujours authentique et égale à son auteur, le photographe vaudois n’a jamais quitté ses rêves d’aventures et d’évasion. De la plaine du Rhône aux paysages ougandais à fouler les pistes d’un skatepark, en passant par les vastes étendues de la jungle amazonienne, Yann offre, à travers ses clichés, bien plus que des images de moments à jamais figés. En vrai « storyteller » qu’il est, sensible et altruiste tant dans sa vie personnelle que dans son oeuvre, il livre des récits de vie qui lui ont été confiés. Toujours avec un regard bienveillant mais vif, il explore ses sujets, les jauge, vit parmi eux et se fond dans leur décor pour en extraire la sève primaire. Entre quête identitaire, besoin d’appartenance ou réappropriation des codes identitaires d’une culture à une autre, ses photographies rendent compte d’autant de thématiques à la fois centrales et nécessaires, mises en lumière comme lui seul sait le faire. Sans jugement, avec beaucoup d’empathie et parfois de façon décalée, l’oeuvre du vaudois inspire. De « Station Horizon », série ratée de la RTS s’étant inspirée des images de Yann Gross sans être parvenue à en révéler le véritable esprit, au cinéma français, sous la houlette de Thomas Bidegain pour les besoins de son long-métrage « Les Cowboys », tous se sont imprégnés d’une façon ou d’une autre du travail du photographe.

Aussi à l’aise dans une pirogue à descendre les eaux troubles d’Amazonie que sur un vélomoteur, traçant sur les routes de la plaine du Rhône, ou encore revêtant l’uniforme de photographe de mode pour les besoins d’un shooting pour la marque Moncler, Yann Gross navigue entre la Suisse et des territoires exotiques. Ses clichés, eux, ont pris place dans des publications de prestige telles que The National Geographic, le New York Times Magazine ou Le Monde pour ne citer qu’elles. L’artiste a déjà vécu mille vies passionnantes et son travail pour en attester. 2019 ne fait pas exception. Lauréat du Prix culturel vaudois cette année, il s’apprête à sortir un livre intitulé « Aya », dont les 50 premières copies faites main se sont toutes écoulées lors de la Foire Internationale de la photo d’art à Paris il y a quelques jours. Livre assorti d’une exposition du même nom à la Galerie Wilde à Genève, visible dès le 16 novembre, fruit d’un travail développé sur 3 ans en Amazonie en collaboration avec l’artiste espagnole Arguiñe Escandón. Entre renouveau et bilan de plus de 10 ans de pratique photographique, Yann Gross se livre sur ses projets et envies :

« À chaque fois que tu termines quelque chose, tu recommences tout à zéro et les mêmes problématiques réapparaissent. Tu dois toujours te réinventer. Ce que j’aimerais bien, ce serait peut-être être un peu moins stressé car je me mets beaucoup de pression au quotidien. J’ai l’impression que je dois toujours évoluer et faire mieux, pas par rapport au regard des autres mais dans mes préoccupations artistiques. À long terme, ce qui me plairait vraiment ce serait de réaliser un long métrage et de faire évoluer ma pratique photographique. J’ai toujours aimé raconter des histoires, des situations. Je me suis beaucoup basé sur le documentaire mais de plus en plus, j’ai l’impression que ça ne suffit plus. J’ai toujours eu en plus une frustration de ne pas avoir pu transmettre exactement ce que j’aurais voulu aux gens. J’ai étudié la photo pendant 6 ans et ça fait 10 ans que je la pratique au quotidien. Le médium en soi, j’en suis tombé amoureux quand j’avais 15 ans et depuis ne m’a plus quitté. L’image fixe, je la connais très bien et j’arrive à certaines limites. Je peux très bien continuer à travailler juste avec l’image et l’aborder différemment, comme partir sur du plus abstrait et plus évocateur mais je ne suis pas sûr que ça me suffise pour transmettre mes préoccupations actuelles. »

Photo copyright : « Aya » – Yann Gross

Alors que la photo ne semble plus suffire au Vaudois, ce dernier n’a de cesse d’expérimenter de nouveaux procédés, de nouvelles voies artistiques et de se réinventer pour mieux transmettre et faire ressentir, en replaçant au centre de son travail la notion de temps, composante du processus photographique devenue obsolète avec l’avènement du numérique mais pourtant tellement fondamentale :

« J’essaie de faire évoluer ma pratique en travaillant sur la matière. Au début, je avais trouvé la photographie fascinante car je l’avais apprise dans la chambre noire. Tu fais une image et ensuite tu suis tout le procédé photographique jusqu’à révéler cette image. Tu développes toi-même tes films, tu joues dans la chambre noire avec l’image et tout d’un coup elle apparaît et c’est une satisfaction car ça été tout un processus pour en arriver là. Et vu que le digital te fait sauter toutes ces étapes, la photo devient beaucoup plus immatérielle d’une certaine manière. Les photos se consomment beaucoup via les écrans et il se crée une distance physique avec l’image que je n’avais peut-être pas à mes débuts. Donc je dirais que oui, la photographique m’ennuie un peu plus parce qu’elle est immédiate et beaucoup plus facile aussi. Par contre, je reste fasciné par cette question du procédé, de la chimie et de la lumière. Dans mon prochain travail, je travaille avec la photosensibilité des plantes. Je continue à travailler sur l’image photographique mais en utilisant du jus de plante comme révélateur. C’est une manière de faire plus lente. C’est important la lenteur. Je ferais l’éloge de la lenteur tous les jours ! (Rires) »

Expérimenter pour mieux sortir de sa zone de confort, l’artiste cherche de nouveaux espaces de création. Avec Hobbies, une nouvelle série diffusée sur Canal + durant le mois d’octobre et dont il a réalisé un épisode intitulé Des aigles au-dessus de la tête, Yann Gross investit un terrain qu’il connaît encore peu, la réalisation vidéo. Un projet en amenant un autre, il se fait embarquer dans l’aventure Canal :

« C’est un heureux concours de circonstance. Ça faisait 3 ou 4 ans que, de mon côté, j’essayais d’utiliser et d’intégrer la vidéo dans mon travail. J’ai commencé par mener un atelier d’audiovisuel avec une communauté Guarani-Kaiowá au Brésil car là-bas se trouvait le premier groupe de rap indigène. Nous avons réalisé un clip ensemble et en parallèle je leur donnais quelques cours d’initiation à la photo et vidéo le soir. Par la suite, avec mon amie, nous avons trouvé 10’000 dollars pour les équiper avec du matériel vidéo et un peu d’argent également pour l’enregistrement de leur musique en studio. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose de super intéressant avec la vidéo. C’est encore plus un travail de collaboration que la photo. J’ai toujours aimé travailler avec les gens, collaborer. Avec la photo, c’est toujours moi qui ai le contrôle sur l’image. La vidéo par contre c’est une discussion à plusieurs. Et quand je dis que je suis fatigué de la photo, c’est aussi parce que je trouve dommage de toujours travailler seul. La photo c’est un travail de solitaire. Suite à ça, je me suis dit que j’avais envie de faire du cinéma. J’ai par la suite reçu la bourse Fulbright pour aller étudier le cinéma aux États-Unis et grâce à cette bourse l’accès à certaines universités t’est facilité. L’investissement financier de ma part était tout de même très conséquent et sachant que j’avais déjà un parcours assez important en photo, je me suis demandé si retourner sur les bancs d’école avec des gens de 22 ans était une option pertinente. Suite à un workshop avec Werner Herzog, ce dernier m’a dit que l’on apprend pas le cinéma sur les bancs d’école, il faut vivre des choses et les retransmettre. La technique n’est pas le plus important malgré le fait qu’avoir un minimum de background est évidemment un plus car ça te fait gagner beaucoup de temps. J’ai donc finalement laissé tomber ce projet des États-Unis. Après quoi, j’ai réalisé un clip puis un projet vidéo à la demande du Musée de l’Elysée à Lausanne. C’est durant cette période d’essais video que j’ai été contacté par la société de production Superstructure à propos d’un nouveau projet de série pour Canal+. Ils avaient vu mon livre « Horizonville » et ils se demandaient s’il y avait moyen d’intégrer une histoire en Suisse, en lien avec leur série. Alors qu’il ne savaient rien de mes compétences vidéo, ils n’ont à aucun moment douté de ma capacité à faire les choses.« 

Photo copyright : Hobbies – Yann Gross

Programme atypique, anthologie documentaire aux 8 teintes, Hobbies donne carte blanche à 11 artistes afin de raconter des passions de gens comme tout le monde. 8 épisodes aussi différents que personnels, tant dans leur récit que leur approche artistique:

« Oui, c’était le concept de l’émission et c’est précisément ça que j’ai trouvé intéressant. À aucun moment ils ne se sont donnés une ligne directrice ou un standard. Ils sont allés chercher des personnes aux univers différents. Certains viennent de la fiction, d’autres du documentaire ou encore de la photo. C’est une sorte de laboratoire sur le documentaire, une expérimentation sur comment on fait du documentaire aujourd’hui. Je trouvais ça très intéressant. Ils ont pris des risques. Certains épisodes marchent mieux que d’autres mais c’était le risque à prendre et au final aucun épisode ne se ressemble. Les histoires et les approches sont extrêmement éclectiques. ça m’a donné envie de voir à chaque fois le reste des épisodes car au-delà des sujet proposés, qui sont presque un prétexte, c’est une manière de penser comment raconter une histoire et quels sont les moyens que tu utilises pour la raconter. Certains sont très cinématographiques, d’autres sont très bruts. Il n’y avait pas de règle à suivre. Et ça, pour de la télévision, c’est assez rare. »

Une contrainte cependant, un format de 12 minutes. Un challenge difficile à relever :

« Il faut introduire ton personnage, la problématique et il faut que le spectateur ait le temps de rentrer dans l’histoire. En 12 minutes, c’est comme faire un clip vidéo ! Tu dois en une ou deux scènes évoquer toute une situation. Le challenge était énorme. À un moment donné, je me suis demandé comment j’allais raconter cette histoire en 12 minutes et j’ai même pensé persuader les producteurs de faire plutôt un 26 minutes.« 

À la fois nouveau mais dans la parfaite continuité de son travail, le sujet choisi par le photographe, un biker et musicien fan de culture amérindienne prénommé Mitch, lui offre l’opportunité d’ouvrir encore un peu plus son champ des possibles :

« J’ai rencontré Mitch lorsque je faisais les photos pour mon projet « Horizonville » il y a 13 ans. C’est un personnage qui m’avait beaucoup intrigué à l’époque mais avec qui je n’avais pas eu le temps d’approfondir la relation. J’avais gardé le souvenir d’un biker qui avait un groupe de métal. Lorsque j’ai commencé à travailler pour Hobbies, je ne voulais pas faire un « Horizonville 2″. J’avais besoin d’une histoire qui allait m’emmener dans un univers que je connaissais peu. Le monde des bikers et du heavy metal m’intéressait. Je suis allé le voir et on a discuté. Il voulait reprendre la musique et donc je me suis dit que mon histoire était là : Mitch va monter un groupe et on va partir en road trip dans la vallée du Rhône à la recherche de musiciens et d’un nouveau style de musique. Par contre, cette histoire devait se construire dans le temps et je ne pouvais pas la raconter en 5 jours de tournage. On a suivi Mitch sur 3 ou 4 mois. Il a fallu synthétiser une histoire qui était en construction en très peu de temps. On a travaillé à 3, avec 2 amis preneur de son et caméraman. J’ai également été bien épaulé par le monteur Basile Belkhiri, qui a travaillé sur beaucoup de films de Bruno Dumont. Il m’a rendu attentif au fait qu’on ne faisait pas uniquement un portrait. Le principal c’est de raconter une histoire. Et donc il y a beaucoup de plans hyper beaux et contemplatifs qu’on a dû laisser tomber car pas le temps en 12 minutes. »

Et lorsqu’on lui demande lequel des 8 épisodes l’a le plus marqué, il répond:

« J’ai du mal à être objectif parce que j’ai aussi photographié tous les protagonistes pour les photos de promotion. Je les connais donc je comprends peut-être aussi mieux certains choix artistiques de la part des réalisateurs. Mais si je dois vraiment en choisir un, je dirais Allez Garçon ! (ndlr : l’histoire d’un père et de son fils colombophiles). La réalisation, l’image est hyper belle, très soignée. La manière dont le sujet a été abordé était un très bon choix. Le sujet n’était pas simple pourtant. L’épisode ne s’intéresse pas directement à la compétition mais il raconte en réalité une histoire père-fils et le lien extrêmement beau et touchant qui existe entre eux. »

Retrouvez les travaux et dernières actualités de Yann Gross sur yanngross.com et la série Hobbies sur Canal+.

L’épisode de la série Hobbies réalisé par Yann Gross, Des aigles au-dessus de la tête, sera projeté en version longue dans le cadre du programme d’ouverture de La Nuit du Court métrage de Lausanne le 22 novembre prochain.