Watchmen : Damon Lindelof et son échiquier chaotique

Watchmen cristallise les attentes depuis l’annonce de son adaptation. Encore plus quand l’homme qui se trouve derrière la création n’est autre que Damon Lindelof. Inutile de présenter le bonhomme, génial showrunner derrière Lost et surtout The Leftovers. Alors que vaut Watchmen ? 

Alan Moore, le maître anglais du comics et créateur de Watchmen, s’était montré très réticent à l’idée d’une adaptation, refusant même qu’on associe son nom au programme. Loin d’être désemparé, Lindelof avait répondu que sa série ne serait pas un reboot mais bien une histoire annexe. Le mystère gonfle. À quelle sauce va-t-on être mangé ? Qu’advient-il du Dr. Manhattan ? Où va-t-on atterrir ? Tant de questions que Lindelof – pur jus – nous sert à travers une belle empoignade paranoïaque, déconcertante, dans la continuité de l’oeuvre de Dave Gibbons et Alan Moore. 

Tulsa, Oklahoma. Première bouture datée de 1921

En 1921, à Tulsa, un air de fin du monde, de brûlot social, une folie meurtrière détruit tout. Le premier épisode « It’s Summer and We’re Running Out of Ice » exhale un parfum de désolation rythmé par le titre « Crushed Up » de Future. Un saut dans le temps, à notre époque, pour découvrir que le monde est masqué, au propre comme au figuré. La mise en place sert rapidement une panoplie de personnages, dissimulés ou non, souvent derrière une identité secrète. Difficile de comprendre qui est qui après le premier épisode. Le voyage est inattendu, courageux.  

Photo copyright : © HBO

Le climat est délétère. La police porte des masques jaunes et les masques Rorschach sont dorénavant portés par les suprémacistes blancs formant un groupuscule nommé « The Seventh Cavalry ». La pierre angulaire du récit est Sister Night (Regina King). Au quotidien, sans son accoutrement, elle s’appelle Angela Abar. Techniquement une ancienne flic, toujours dans la boucle pour faire la justice. Sur les traces des terroristes de « The Seventh Cavalry », elle travaille de concert avec l’étrange Looking Glass (Tim Blake Nelson), à l’accent reniflant le fin fond des États-Unis, barré par ce masque argenté.

La question de la race est au centre des débats. Le sujet de la guerre froide n’est plus, il est question d’une société gangrénée par le conflit des races. Une ultraviolence que Lindelof expose comme le langage d’une société scindée en deux. Un pont sombre entre deux clans qui s’affrontent. Watchmen s’intéresse à la suite, délaisse le héros Dr. Manhattan, tel un spectre, voit Ozymandias, campé par un excellent Jeremy Irons, apparaître de manière continuelle sans vraiment comprendre son lien avec l’histoire dans les premiers épisodes. Plus nous avançons, plus les identités se dévoilent, les fêlures de chacun aussi. On découvre l’histoire personnelle de « Looking Glass » et son expérience paranormale – vous comprendrez où veut en venir Ozymandias – alias Adrian Veidt, et sa marche conquérante illustrée par la danse des chevaliers de Prokofiev. 

Expérience elliptique 

Une partie de ping-pong dans laquelle les épisodes s’empilent à un rythme effréné. Un montage elliptique à travers les mystérieuses identités. Il y a de quoi se perdre à force, voire même être déboussolé. Mais Lindelof a ce don d’arranger une mosaïque de personnages sur un échiquier. Sous les mélodies mystérieuses du talentueux duo Trent Reznor et Atticus Ross, on avance dans une société où la peur est omniprésente, où la vengeance est ancrée dans les moeurs. Tout part en vrille, le monde est sur le déclin, en proie à d’innombrables problèmes. Le gouvernement, présidé par Robert Redford, est absent. On repense au discours de Jon Osterman avant sa mue en Dr. Manhattan : « Je sens la peur pour la dernière fois. Des funérailles symboliques ont eu lieu. Il n’y avait rien à enterrer », entend-on dans le film de Zack Snyder en 2009. Dr. Manhattan est un héros absent, comme oublié dans le cosmos. 

À la place, les fondations de Watchmen, les générations se collisionnant dans une oeuvre cérébrale, décadente, cadrée par son ampleur et sa solide trame narrative. En génial créateur qu’il est, Lindelof offre sa vision de Watchmen en 2019, une porte sur la société actuelle, tout en revenant sur la genèse des comics, sur des superhéros surtout. Et c’est presque en se détournant des figures emblématiques que Lindelof assure une autre lecture, au prix d’une expérience visuelle et d’un montage dopé aux ellipses. Comme un clair de lune – Claude Debussy résonne dans un épisode-, le mystère ne reste terré qu’à moitié dans l’obscurité. Troublante gymnastique que Watchmen et ses penchants punk, jalonnée d’incessants retours entre présent et passé, inopinés parfois. L’effort est à souligner tant l’histoire tient en équilibre, risquant parfois de basculer dans le précipice du trop plein, tout en réussissant à nous maintenir dans une mécanique chaotique. La vision sombre de l’humanité où le mépris est permanent. 

Les enjeux sont multiples, se recoupant petit à petit vers un but final. Regina King est excellente dans la peau de « Sister Night », Tim Blake Nelson intriguant derrière son masque, et Jeremy Irons dans la peau d’Ozymandias, isolé et enfermé dans son laboratoire, entouré de ses clones, ou encore la mystérieuse Lady Trieu (Hong Chau), figure légendaire vietnamienne. Lindelof présente une série aux différents visages, avec ses faiblesses et ses nombreuses questions sans réponses, mais révèle une mise en scène radicale, une écriture clinique pour souligner l’ambiguïté d’une série à l’hymne désenchanté. 

Watchmen sera diffusée dès le 20 octobre sur HBO et en US+24 dès le 21 octobre sur OCS.

La critique est basée sur les 6 premiers épisodes mis à disposition.

Casting : Regina KIng, Jeremy Irons, Don Johnson, Andrew Howard, Louis Gossett Jr., Frances Fisher, Edward Crook, Adelaide Clemens, Hong Chau, Christie Amery, Yahya Abdul-Maaten, Tim Blake Nelson, Jean Smart

Fiche technique : Créée par : Damon Lindelof / Réalisation : Steph Green, Nicole Kassell, Andrij Parekh, Stephen Williams / Chaîne : HBO / Format : 9 épisodes – 55 min / Diffusion : 20 octobre 2019 et 21 octobre sur OCS