Traîtres : révolution silencieuse en milieu espion

Mini-série proposée par Channel 4 et désormais diffusée sur Netflix, Traîtres est la série britannique comme on l’aime : tendue, élégante. Bouleversement social en toile de fond, l’empire britannique se reconstruit après la seconde guerre, et les conflits diplomatiques pullulent. Les Américains recrutent pour stopper l’hémorragie russe. Bash Doran, scénariste sur Boardwalk Empire, Masters of Sex ou encore sur Outlaw King, démarre son histoire sur des ruines (politiques), à la fin d’une guerre harassante, en 1945. Doran emprunte le genre espionnage dans une trame très John Le Carré et place une figure féminine dans un milieu d’hommes, où les convictions personnelles et la mort est quotidienne. Avoir les yeux dans le dos, Feef (Emma Appleton) est désormais mise au parfum par une cellule secrète – presque clandestine – menée par Thomas Rowe (Michael Stuhlbarg). L’objectif : trouver une taupe russe qui opère au sein du gouvernement britannique. Une romance comme engrenage et voilà Feef embarquée dans une course incertaine, prisonnière d’un nid d’espions.

Churchill poussé dehors, le parti travailliste au pouvoir

Les Travaillistes, incarnés par Hugh Fenton (Luke Treadaway), l’emportent aux élections. Churchill, grand artisan de la victoire britannique, est poussé vers la sortie comme un malpropre. Tout est redistribué, le parti travailliste intègre les arcanes du pouvoir. Mais si l’histoire garde un oeil sur la politique, Traîtres est avant tout centré sur Feef, arrivée un peu par hasard dans le milieu des agents secrets. Fille de bonne famille, tombée amoureuse d’un espion américain, Peter (Matt Lauria), opérant sous les ordres de l’ambitieux Rowe. Un homme hargneux, fin tacticien dans les sables mouvants de l’espionnage. Toujours la phrase pour garder une vraie tension, bon orateur, à l’ambition débordante, capable du pire. Un poison derrière son manteau beige.
Photo copyright : Netflix
Feef récolte les infos pour le compte des Américains, infiltre le gouvernement grâce à son charme et sa répartie, menant de front une mission dangereuse. Souvent sur la sellette, à enquêter, à écumer les soirées et les galas, la pression lui pèse. Feef met sa vie en jeu, ruse pour grimper les échelons comme demandé par son boss. « Quoi qu’il en coûte », répète sans cesse Rowe. Des intérêts qui s’entrelacent, des vies supprimées d’un tour de bras. Gouvernement réglé mais vacillant, les failles sont minimes mais possibles. Traîtres est un face-à-face entre les communistes et les capitalistes. Les citoyens britanniques perdent peu à peu confiance en leurs dirigeants, la guerre étant passée par-là, alors pourquoi ne pas opter pour un grand coup de balais ?

Série tendue, délicieusement rétro

Bâtir une nouvelle nation, une nouvelle puissance sur des cendres de la précédente. Tissé sa toile pour mieux régner. Traîtres évolue de manière sous-jacente, au milieu des conflits diplomatiques – le débat israélo-palestinien en est à ses balbutiements. Les véritables enjeux deviennent flous pour Feef : que fait-elle ? Est-elle contre son propre pays ? L’avancée incertaine, une brume politique et des convictions un temps oubliées – l’amour rend aveugle -, avant de revenir au trot. À l’image de Feef, Bash Doran réussit un travail méticuleux, une percée astucieuse dans un genre sériel où l’incohérence n’est jamais loin. Un casting (très) à son affaire, Michael Stuhlbarg intense et inquiétant, Emma Appleton tout en retenue, et Luke Treadaway en contrepoint, politicien désireux de changer les choses. Les morts son balayés d’un revers, tout est étouffé, le danger se terre dans l’ombre et rien ne filtre, aucune vague ne sera visible. Un travail d’orfèvre à tous les niveaux, non-dénué de quelques faiblesses rythmiques. Des phrases qui font sens : « seuls les idiots se sentent protégés », pour nous immerger dans un climat menaçant. Chacun des personnage semblent à bout, marchant sur des oeufs. Tout est filature et mensonges. Traîtres est une vitrine glaciale de l’après-guerre, où les âmes errantes et blessées tentent de trouver un semblant de lumière. L’âpreté du pouvoir et des cellules secrètes. Les vies ne comptent plus. Un pays aux couleurs pourpres et aux racines d’antan confuses. Un jeu d’adresse déguisé – à la lumière du jour – en espionnage d’envergure. Traîtres explore l’ampleur des idées révolutionnaires, tel un pamphlet marxiste capable de mettre à genoux tout un pays, voire le monde. Révolution silencieuse, où les visages – du mal ? – se parquent et complotent dans l’ombre. Doran, durant 6 épisodes, en parle de manière vénéneuse. Casting : Emma Appleton, Michael Stuhlbarg, Luke Treadaway, Brandon P. Bell, Matt Lauria, Keeley Hawes, Jamie Buckley Fiche technique : Créée par : Bash Doran / Date de sortie : février 2019 / Chaîne : Channel 4, Netflix / Format : 6 épisodes – 50 min