Sibyl : les hommes pour détresse émotionnelle

C’est à la Quinzaine des réalisateurs que Justine Triet a fait parler d’elle avec Victoria, mettant en scène Virginie Efira. Cette fois-ci, c’est en compétition et avec Sibyl que la Française revient, un drame psychologique sur fond de passé tourmenté.

Sibyl (Virginie Efira) est une écrivaine qui a décidé de coiffer la casquette de thérapeute, laissant le milieu littéraire derrière elle. Une nouvelle activité qu’elle embrasse depuis près de 10 ans. Mais son activité de psychanalyste commence à lui peser et elle se décide à revenir à ses premières amours : l’écriture. C’est là qu’intervient Margot (Adèle Exarchopoulos), une actrice en pleine détresse émotionnelle, enceinte de l’acteur principal, Igor (Gaspard Ulliel), avec qui elle tient la vedette d’un film. Il est lui-même en couple avec la réalisatrice. Ambiance délétère sur le plateau. Une situation qui confronte Sibyl à son passé enfoui. Malgré les réticences initiales, elle décide de s’inspirer de l’histoire de Margot pour pondre son roman. Un passage éclair sur le tournage à Stromboli, et voilà que tout s’effrite…

Fiction au bord de la réalité

Un monologue de Basile, l’éditeur de Sibyl, sur la fiction et le temps très court que le lecteur a à vous accorder. Maintenant il faut du réel, car la pure fiction n’intéresse plus le public, il faut une conjonction de plusieurs sujets. C’est ce qui, en substance, ressort de la conversation. À ça vient se greffer les réprimandes d’un patient car elle le laisse tomber, l’abandonnant lâchement à ses tracas. Sibyl – intéressante prestation de Efira – est acculée de toutes parts, mais sa décision est prise : la psychanalyse est derrière elle. Alors quand Margot débarque à l’improviste, son sang ne fait qu’un tour, une idée toute faite pour son prochain roman. Curiosité mal placée, le besoin de transposer la réalité dans une fiction, être au plus proche de l’authenticité, coller à la vie réelle, à un fait divers.

Sibyl aide les autres mais elle-même aurait besoin d’une aide. Ancienne alcoolique, mère attristée, elle est à l’agonie, hantée par un amour passé : Gabriel (Niels Schneider). Passion dévorante, romance charnelle. Des souvenirs brûlants de désir, une faille encore présente. Alors quand Margot s’immisce avec ses problèmes, Sibyl se retrouve en elle d’une certaine manière. Son escapade à Stromboli expose un trio amoureux à l’issue cauchemardesque, dont Sibyl est spectatrice. Les différents protagonistes lui demandent de ne pas choisir un camp, rester neutre. Inutile de réparer les dégâts, tout est chaotique et condamné. Mika (Sandra Hüller), la réalisatrice, compose avec l’ambiance déplorable et tente de mettre en boîte son film avant de tout laisser derrière elle. Balayer d’un revers la frustration. Clin d’oeil à Stromboli de Roberto Rossellini, l’île volcanique abrite un magma (émotionnel) en fusion, avec pour élément perturbateur Igor. Un homme au milieu de deux femmes blessées et trompées. Le détonateur, le malaise.

Surenchère malvenue

Relation à multiples facettes. Des êtres névrosés, tristes, à bout, manipulateurs. La fiction devient la réalité, tout se dérobe, tout prend une ampleur désastreuse. Sibyl replonge dans son passé non-exorcisé. Elle vacille, alors qu’elle tente d’aider une femme courbée par la douleur. Sibyl (le film) opte pour la surenchère, tant physique que psychique, versant vers certains poncifs et raccourcis. Difficile d’échapper aux travers de l’oeuvre vulgaire. Charnelle, passionnée, mais l’acte sexuel dessert le récit. Justine Triet aurait peut-être dû mettre le frein à main de ce côté-là, rester en retenue pour mieux explorer les tourments de l’écrivaine.

Tel un volcan prêt à dégainer, Sibyl oscille entre ode à la manipulation et récit grossier. Justine Triet fait montre d’une maîtrise dans la rupture de ton. Une fluidité d’écriture qui se casse les dents face à une mise en scène un peu « cheap », avec des personnages inutiles et mal dirigés tels que Paul Hamy dans la peau du compagnon de Sibyl. Au-delà des faiblesses, Sibyl démontre une vraie puissance émotionnelle. Tant que l’avenir n’osera pas oublier le passé, le présent en sera calamiteux. L’acte sexuel pour combler un vide, les bonnes raisons délaissées au placard. Une sensation malsaine nous traverse. Sibyl fait souffler le chaud et le froid, comme le film, captant cette profonde névrose.

Casting : Virginie Efira, Adèle Exarchopoulos, Gaspard Ulliel, Sandra Hüller, Laure Calamy, Niles Schneider, Paul Hamy, Arthur Harari

Fiche technique : Réalisé par : Justine Triet / Date de sortie : 24 mai 2019 / Durée : 100 min / Scénario : Justine Triet, Arthur Harari / Distributeur suisse : Filmcoopi