Rocketman, la déconstruction et reconstruction d’Elton John

Un raz-de-marée populaire pour Bohemian Rhapsody, couronné par l’Oscar du meilleur acteur pour Rami Malek dans la peau de Freddie Mercury. Immense succès au box-office et voilà qu’un nouveau biopic arrive, celui d’Elton John. Attendu au tournant, ce biopic-là a quelque chose d’autre, une approche différente, une prise de risque. Elton fait mieux que Freddie.
Photo copyright : Paramount Pictures. All rights reserved / David Appleby
Elton John (Taron Egerton) débarque au milieu d’inconnus pour exprimer une douleur, un trou noir qu’il n’arrive plus à combler. On comprendra plus tard que cette pièce renferme des addicts. Un centre de désintoxication pour casser ce rythme effréné dont il est prisonnier. « Je suis un alcoolique, cocaïnomane, sex-addict et boulimique », dit-il de manière détachée, presque résigné, esclave de sa mélancolie. Elton Hercules John, dans son costume corné et fantaisiste, replonge dans sa jeunesse, son enfance pour se déconstruire et se reconstruire.

Première heure jouissive

Des facéties, danses virevoltantes, facilité déconcertante. Petit Reggie Dwight vit dans le Middlesex avec sa mère (Bryce Dallas Howard) et sa grand-mère (Gemma Jones), avec un père (Steven Mackintosh) distant, peu impliqué dans l’éducation de son fils. Mais c’est bien grâce à ce dernier, fan inconditionnel de jazz, que Reggie va découvrir la musique et devenir la pop star mondiale, le chanteur aux 300 millions d’albums écoulés. L’entame énergique n’emprunte pas les mêmes sentiers que Bohemian Rhapsody, la comparaison est inévitable. Dexter Fletcher ne choisit pas le « biopic Wikipedia », mais prend le pari d’en faire une presque comédie musicale, avec ses chorégraphies colorées, furieuses. On se prend au jeu, on tape du pied, on redécouvre les plus grands succès d’Elton John, ainsi que ses débuts. Sa rencontre avec Bernie – Jamie Bell est excellent – et son coming out assez drôle. Tout y passe !
Photo copyright : Paramount Pictures. All rights reserved
La montée en flèche, sans que nous sachions en quelle année nous sommes, la popularité toujours grandissante et ce moment qui a tout amorcé : le Troubadour à Los Angeles. Concert qui fera grimper sa cote et attirera le producteur et manager John Reid (Richard Madden). Une idylle, un amour furtif pour Elton John, une poule aux oeufs d’or pour John Reid. Un couple qui vire à la mascarade et entraînera un mariage sparadrap avec Renate Blauel (Celinde Schoenmaker). Un artiste de génie, une âme égarée, isolée. Au détour d’un concert, un chanteur soul lui dit de briser la personne qu’il a été à la naissance, pour en faire la personne qu’il veut être. Un quête de soi, une introspection personnelle aux allures de voyage enfiévré, où la poudre blanche vole à la moindre note de piano. Le chemin du musicien est identitaire avant d’être musical.

Taron Egerton furieux, habité, transfiguré

Exorciser le passé, l’absence d’un père froid et distant, souvent loin en mission pour la Royal Air Force. Une mère peu sympathique, qui ose même lui dire « qu’il ne sera jamais aimé. » Heureusement, il y a Ivy, sa grand-mère, indéboulonnable, fan de la première heure de son petit-fils. Dexter Fletcher surfe sur les maux, s’inscrit dans la vague joyeusement mélancolique de John. La musique pour panser (momentanément) les plaies. Il n’y a pas que l’amour qui fait office de sparadrap, la musique l’est aussi. L’excès est à son paroxysme, Rocketman fuse à travers une existence pas comme les autres, toujours à la rupture, toujours à la lisière du chaos. Cette rupture émotionnelle, Fletcher en fera sa seconde partie, son deuxième acte, et même son talon d’Achille. La quintessence du rock-pop, pour enfin perdre de sa superbe dans les travers d’un biopic devenu plus conventionnel dans sa seconde partie. À force de panser ses blessures, Elton John passera en revue ses relations complexes et règlera ses comptes un par un. Du sentimentalisme trop appuyé, là où un biopic musical tel que Walk The Line, sur la vie de Johnny Cash, réussissait à ne pas tomber dans le piège. La comédie musicale fantaisiste, portée par un Taron Egerton extraordinaire, scintillant comme les paillettes ornant ses costumes excentriques, a laissé place à un registre plus figé, moins étourdissant que sa première partie survitaminée. Comme si Fletcher avait tiré la prise. La fête est finie, il est temps de revenir sur terre. Le rêve laisse place au cauchemar. Une fin qui contraste avec les derniers excès, gavé par le succès et sa vie affective catastrophique, la star se range, reprend une vie dite plus calme. Un homme au coeur nécrosé enfin en paix avec lui-même, débarrassé de son égoïsme et des addictions. Il fallait bien le montrer (maladroitement) sur la fin. Malgré ça, Elton John a battu Freddie Mercury, en matière de film biographique. Casting : Taron Egerton, Richard Madden, Jamie Bell, Bryce Dallas Howard, Gemma Jones Fiche technique : Réalisé par : Dexter Fletcher / Date de sortie : 29 mai 2019 / Durée : 121 min / Scénario : Lee Hall / Photographie : George Richmond / Musique : Matthew Margeson / Distributeur suisse : Disney