Quibi, place au verdict

Lancée le 6 avril, la plateforme Quibi a réussi une entrée remarquée sur le marché très concurrentiel du streaming. Misant sur des formats ne dépassant pas les 10 minutes par épisode, le nouveau bébé de Jeffrey Katzenberg et Meg Whitman vient d’annoncer plus d’1,7 millions de téléchargements en une semaine. Mais question qualité, qu’en est-il des contenus ?

Uniquement visibles sur nos appareils mobiles, les multiples productions Quibi s’empilent à une cadence effrénée. Consommer vite, c’est en substance le slogan d’une boîte qui souhaite vous accompagner dans ces moments d’entre-deux, pour combler ces instants de battement. Les paroles de Whitman – ancienne CEO et président d’eBay – ont tendance à refroidir. La peur inéluctable de visionner des productions bâclées et articulées pour simple divertissement bancal et sans intérêt.

Mais le pari est tout de même plutôt réussi. De bonnes surprises tout comme de moins bonnes. Devant l’offre foisonnante, choisir son programme relève presque du casse-tête. Entre les séries documentaires et les séries pures, vous retrouvez par exemple Ken Block contre Idris Elba (Elba v Block), les deux fous du volant pour une bonne dose d’adrénaline ; différents genres explorés (comédie, drame, téléréalité, documentaire et actualité) pour varier les plaisirs. Pléthore de sujets qui font de Quibi une plateforme excitante à découvrir. « La variété et la diversité de la programmation que nous proposons recoupent tout ce que vous pouvez imaginer », cite Katzenberg. Pari tenu ? Nous avons visionné une bonne partie des programmes, place au verdict.

Most Dangerous Game

C’est peut-être l’un des meilleurs produits Quibi présenté à ce jour. Porté par un Liam Hemsworth au bord du précipice émotionnel, Most Dangerous Game est un Hunger Games à la sauce urbaine, une chasse à l’homme assez haletante sous haute tension. Un thriller un brin cliché, mais assez solide pour convoquer l’excitation. Un homme contre une horde de tueurs aux apparences multiples, armés de couteaux et d’objets en tous genres. Christoph Waltz en maître du jeu, riche et énigmatique, amène un soupçon de perversité au récit. Des épisodes – ou chapitres selon Quibi – qui s’empilent et démontrent la force d’une narration travaillée et resserrée à son maximum, pour une action précise.

Survive

Une entrée en matière intrigante, poignante quand elle évoque la santé mentale de jeunes en perdition. Une jeunesse troublée avant que Mère Nature ne sème elle-même le trouble ; survivre à un crash aérien au beau milieu des sommets enneigés. 2 survivants : Jane (Sophie Turner) et Paul (Corey Hawkins). Un périple dantesque.

Sophie Turner en figure de proue dans ce drame catastrophe appuyé, peut-être la première grosse déconvenue de la plateforme. Une série nanardesque, surfant sur les idées suicidaires d’une jeune fille qu’on aurait envie de secouer à la moindre parole dégoisée. Turner joue à l’envers, peu aidée il est vrai par un scénario et une dramaturgie inexistante, ou plutôt maladroite. Incroyablement ennuyeux, les épisodes de 8 minutes semblent durer une éternité. Quel vilain faux-pas !

When the Streetlights Go On

La voix off qui retrace une histoire ayant marqué la petite ville de Colfax, en 1995, vous fera retomber dans une certaine nostalgie, peut-être un chouïa cliché. Mais cette série vous soutire une réelle sympathie pour sa photographie, pour son atmosphère des années 90 et son casting aux petits oignons. On aurait même tendance à déplorer un format trop court pour ce genre de scénario qui aurait mérité plus de temps, plus de profondeur. La ligne du polar bien marquée, When The Streetlights Go On fait montre d’une maîtrise et dégage un véritable attrait par sa brutalité, ses amours évanescents, sa douceur rétro. Comme un pas difficile de l’enfance à l’adolescence. Une vraie réussite qui prouve que le format court – oui, le nerf de la guerre – peut fonctionner pour un registre du genre.

The Stranger

Clare (Maika Monroe), écrivaine en devenir et chauffeur pour le compte d’une entreprise aux allures « uberiennes », embarque Carl (Dane DeHaan) pour une course. Fraîchement débarquée à Los Angeles, Clare est légèrement déboussolée et commence à faire connaissance avec son passager. Mauvais choix !

Sociopathe comme il se définit, Carl va lui ordonner de lui raconter une histoire… ou bien elle meurt. Charmante proposition. S’engage une vraie équation : est-ce l’imagination de Clare qui lui joue des tours, ou simplement est-ce un vrai psychopathe ? Des épisodes aux durées variant de 5 et 9 minutes, le rythme sert habilement l’hyperactivité du format, la réflexion à propos du personnage interprété par Monroe (It Follows). La plume de Veena Sud (The Killing) prolonge l’intensité jusqu’à chaque fin d’épisode, nous « obligeant » à rester paré pour la suite des événements. Un jeu de chasse à l’homme – ou plutôt de femme – bien fichu. Dane DeHaan amène une sacrée dose d’inconfort.

50 States of Fright

Sam Raimi à la baguette, coiffant la casquette de producteur et également de scénariste dans les 3 premiers épisodes. Des légendes urbaines définies sur plusieurs États, dont la première s’ancre dans le Michigan. Dans les rôles titres, Travis Fimmel (Vikings) et Rachel Brosnahan (The Marvelous Mrs. Maisel) forment un couple marié. Un peu le couple vedette du coin. Les goûts de luxe de la belle oblige son bûcheron de mari d’accéder à la moindre de ses lubies.

Le jour où le couple fait face à un accident malheureux, le conte de fées se mue en cauchemar éveillé : la belle perdant son bras, elle ordonne à son cher et tendre de lui confectionner un bras d’or. Le prix de cette extravagance va les mettre à genoux… les deux.

Divisé en 3 parties, ce chapitre est une super entrée en matière, réussissant une nouvelle fois à user intelligemment du format très court. Un duo d’acteurs solide croisé à un style horrifique bien calibré. Ce qui n’est pas le cas du second chapitre (Kansas), plus ampoulé, plus poussif dans son écriture. Des légendes inégales qui vont s’apparenter à des montagnes russes qualitatives.

#FreeRayshawn

Un gros zoom sur la Nouvelle-Orléans, dans une histoire testostéronée à souhait. Course-poursuite pour coincer un jeune employé d’une société de restauration rapide empêtré dans un deal de drogue qui a mal tourné. Rayshawn (Stephen James) court pour sauver sa peau et se réfugie chez lui, dans son appartement où sa femme et son enfant vivent. Surfant sur cette Amérique scindée entre les conflits sociaux liés à la couleur de peau, #FreeRayshawn plonge, s’envole tambours battants pour provoquer une immersion musclée.

Créée par Marc Maurino et produite par Antoine Fuqua, #FreeRayshawn ravive de vieux souvenirs – des relents de Training Day -, explore les violences et souligne de manière explicite 2 bavures policières qui se sont réellement passées. Dilemmes sociétaux en guise de vitrine de l’Amérique actuelle, avec pour tête de gondole un Stephen James acculé de toute part. Va-t-il s’en sortir ? Est-il vraiment le petit gangster désigné par les forces de l’ordre ? #FreeRayshawn plus subtil qu’il n’y paraît. Le récit est avant tout porté sur l’acte en lui-même : chacun des personnages est convaincu de faire ce qu’il doit faire. Pas de jugement ou parti pris.

À l’ère des réseaux sociaux, la puissance de ces vecteurs intègre un peu plus cette sensation d’urgence. Donner l’assaut pour éviter une véritable flambée dans un quartier chauffé à blanc. Peut-être manque-t-il d’un poil de profondeur, d’un format peut-être trop court pour plaquer une histoire qui reflèterait avec nuance le fossé et la problématique de la couleur de peau aux USA. Toujours est-il que l’intensité est bien cadencée.

Aussi, et c’est peut-être un facteur plus sous-jacent, l’équilibre générationnel et spirituel offre un autre niveau de lecture. Le rôle de Lawrence Fishburne, dans la peau d’un officier proche de la retraite, rompu à la spiritualité et à la foi, préfère amener une autre science : moins brutale, plus d’écoute. Un contrepoint entre ses collègues plus jeunes, plus axés sur l’intervention lourde et sans bavure. La transmission de témoin entre l’ancienne et la nouvelle école est à prendre en considération. En ça, la série réussit à évoquer différents sujets sans trop appuyer. Intéressant.

Flipped

Comédie bien déjantée, à l’américaine, qui fonctionne jusqu’à un certain point. Un couple hors norme, campé par Kaitlin Olson et Will Forte, se lance dans une production maison d’une émission de télévision pour ravaler la façade de maisons. Après un gros coup de pouce financier, les 2 furieux tourtereaux se jettent dans une aventure ô combien narcissique, persuadés d’être des présentateurs stars dans l’âme.

L’idée, assez drôle à première vue, fonctionne sur plusieurs épisodes avant de devenir légèrement agaçante. Quand bien même, si à la longue les caractères très explosifs de Jann et Cricket peuvent taper sur le système, avec ce côté « too much » et intentionnellement extraverti, cette course vers le rêve de « relooker des baraques » réussit à nous tirer quelques rires.