Que sea ley : l’Argentine et le fléau des avortements clandestins

Juan Solanas nous plonge en plein coeur de la bataille des femmes argentines au foulard vert, signe distinctif des défenseurs d’un droit fondamental : celui de disposer de son corps. Documentaire aussi bouleversant que nécessaire, Que sea ley (Que ce soit loi) sort aujourd’hui en salles et fait la part belle à l’espoir, la solidarité et la volonté de triompher enfin face à une société patriarcale engluée dans son hypocrisie et ses contradictions.

Elles arborent leur foulard vert comme signe de ralliement à une cause, un droit qui devrait déjà être acquis depuis bien longtemps. Au sein de cette foule de combattantes, les générations se mêlent et s’unissent pour un seul et même objectif : le dépénalisation de l’intervention volontaire de grossesse. Force est de constater que le chemin est encore long avant que ce droit fondamental ne soit enfin accordé aux femmes. En 2018, alors que l’IVG est encore illégal en Argentine, un projet de loi ayant pour but de légaliser l’avortement est vivement discuté de part et d’autre au sein du Sénat argentin durant 8 semaines. Le débat gagne la rue où des milliers de militantes manifestent pour que ce droit élémentaire soit enfin reconnu. Le réalisateur argentin Juan Solanas braque sa caméra sur celles et ceux qui n’ont de cesse de lutter pour que jouir de son corps ne soit plus l’affaire d’une poignée d’individus, mais pour qu’enfin chaque femme puisse décider de son propre sort.

Les chiffres sont affolants : 225 millions de femmes à travers le monde n’ont pas accès à la contraception. L’Argentine compte à elle seule entre 350’000 et 500’000 avortements clandestins par an, soit 970 par jour. Chaque année, ce ne sont pas moins de 50’000 hospitalisations qui sont enregistrées dans les hôpitaux publics argentins dues à des avortements illégaux. Depuis que le pays a acquis un système démocratique, quelques 3’030 femmes ont perdu la vie dans les hôpitaux des suites d’un accouchement clandestin. Ce documentaire, témoin d’une réalité aberrante, montre avec puissance et lucidité le clivage qu’il existe entre les « pro-vie » et les partisans de la loi pour la légalisation de l’avortement. Au fil des témoignages de femmes et d’hommes se dessine en effet une réalité qu’on croirait d’une autre époque. Sous leurs airs de bienfaiteurs et garants de la vie, les opposants à cette loi fondent leur arguments sur l’hypocrisie et les contradictions de tout un système.

Le sujet scinde la société argentine en deux. Dans ce pays où le pouvoir ecclésiastique est prépondérant, nombre sont ceux et celles qui agitent la carte du bon chrétien en guise d’argument. Et si pour les « pro-vie », toute vie à peine fécondée soit-elle, est à prendre en considération, ces mêmes chrétiens, défenseurs des droits humains, ne voient que très peu le problème dans les cas de grossesses résultant de viols ou d’incestes. Ils ne voient aucun problème non plus lorsqu’une femme perd la vie en avortant clandestinement faute de pouvoir le faire dans des conditions sanitaires sécurisées. Ils ne voient encore aucun problème à laisser des femmes se faire violenter et priver de soins dans les hôpitaux car stigmatisées pour avoir osé avorter clandestinement, amenant certaines à décéder faute de prise en charge rapide. Ils ne voient enfin aucun problème à obliger certaines, dans un pays où 36% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, à mettre au monde des enfants dont elles ne pourront garantir l’éducation faute de moyens. Car ce sont encore et toujours les mêmes catégories de personnes qui sont les plus touchées : les personnes vivant dans la précarité et dans les zones rurales, les adolescentes et les femmes célibataires. Mais qu’on ne s’y trompe pas, les avortements ont aussi lieu dans les couches sociales plus aisées, à la différence que ces derniers sont pratiqués dans des conditions d’hygiène tout autre. Faire naître tous les enfants, mais à quel prix ?

En 2005, Juan Solanas réalise son premier long-métrage sélectionné dans la catégorie Un Certain Regard à Cannes. En 2012, il écrit et réalise Upside Down avec Kirsten Dunst et Jim Sturgess. Avec Que sea ley, selectionné à Cannes Hors Compétition en 2019 et dont la sortie en salles a été repoussée en raison de la pandémie, le réalisateur argentin propose une immersion dans le combat des foulards verts et met en lumière des questions essentielles brassées par ce débat houleux qui agite la société argentine, mais également d’autres pays dans le monde. Si on assiste à un phénomène de régression inquiétant dans certains pays, comme par exemple la Pologne où un projet de loi vise à interdire l’avortement en cas de malformations graves, ou encore aux États-Unis, dans certains états conservateurs, où un durcissement des législations vis-à-vis de l’avortement s’opère, le cas argentin, sous la loupe de Solanas, rappelle que la bataille est de chaque instant. Grâce à une approche brute, filmé sur le vif par Solanas, seul avec sa caméra et son trépied, le documentaire donne la parole aux principaux intéressés. Sans verser dans la caricature et le jugement, le réalisateur rend compte du chemin qu’il reste encore à parcourir avant que les femmes ne puissent enfin disposer de ce qu’il leur appartient à elles et à elles seules : leur corps. Émouvant et édifiant !

Fiche technique : Réalisé par : Juan Solanas / Pays : Argentine / Genre : documentaire / Durée : 76 minutes / Date de sortie : 24 juin 2020 / Distributeur suisse : Agora Films