Paolo Sorrentino, ce pape de l’excentricité

Après le succès de Young Pope en 2016, The New Pope arrive sur les chaînes Canal+. Aux commandes, le toujours excentrique et fascinant Paolo Sorrentino prêt à dégoupiller à travers son personnage malicieux et autoritaire de Lenny Belardo. Ce dernier dans le coma, c’est à travers la figure de Brannox qu’il dissèque le Vatican.

Paolo Sorrentino, ce sont les conséquences d’un amour pour l’excentricité, les conséquences d’un amour du cadre, d’un amour du genre et de la pop. Avec The New Pope, le cinéaste italien continue d’exposer une vision qui se téléscope entre modernité et tradition, entre pouvoir et manque d’expérience. Sorrentino opère à la manière d’un Roman Polanski. Si Polanski se plaît à mettre en scène des êtres broyés par le système, Sorrentino aime observer les êtres qui se jouent du système avant d’être eux-mêmes rattrapés. 

The Young Pope et The New Pope : contre-pied aux deux pôles 

Fantasme d’un pape plus fou, plus pop, plus charmeur que jamais – peut-on parler d’un pape érotisé ? Avec Lenny Belardo, la première saison mettait en scène un Jude Law lumineux, voire christique, accompagné d’une lumière divine. Érigé telle une icône pop, à la manière d’une star aussi mystérieuse que Bansky ou les Daft Punk, Belardo est le pape pensé et fantasmé en star mystérieuse par Sorrentino, osant le grand sacrilège d’un pape perplexe face à la foi, critiquant vertement ses fidèles. « La réaction plébéienne type : détester tout ce qui nous dépasse » entend-on au détour d’une conversation avec Sofia (Cécile de France), la grande manitou marketing du Vatican. À travers ses paroles aussi transperçantes que des poignards, l’auteur italien pointe du doigt une certaine culture de l’idiocratie. La critique n’est pas théologique mais politique. « Nous donnons le pouvoir à des politiciens sans expérience », expliquait-il au Guardian. 

Et ce monde politique, ces figures tant décriées ou appréciées, Sorrentino s’est amusé à les conter. Loro ou Il Divo, de parfaits exemples des figures observées méticuleusement par le maestro italien ; Silvio Berlusconi ou Giulio Andreotti, l’extravagance – sous différents angles – est de mise, elle dégouline, elle incarne cette furieuse fascination, ces portraits féroces et étudiés. The Young Pope et The New Pope sont du même acabit, de la même verve. Sorrentino apprécie les monstres, les individus manipulateurs, animés par une ambition débordante. Posant son regard et sa caméra sur ce conclave toujours tumultueux, nous tirant par le bras au milieu de ces cardinaux suspicieux, affublés de leur costume ecclésiastique rouge et leur barrette. 

À la télévision comme au cinéma, une écriture toujours acerbe et mordante, des clins d’oeil à Maradona et le club de Naples, l’oeuvre de l’Italien perdure au milieu des masques, se densifie en milieu spirituel, caractère sacré qu’exige l’Eglise. En politisant la spiritualité, en faisant passer la foi pour une forme abstraite, comme l’intelligence, le bonheur ou encore l’amour, le récit tend vers une définition du mystère de l’incarnation. « La croissance est la seule expression de vie. Mais la question demeure si je veux croître ou si je veux vivre » dégoise Sir John Brannox, sublimé par l’éternel John Malkovich. 

Sorrentino désarme le Vatican ?

Un personnage plus posé, moins effronté que son prédécesseur. Belardo rêvait d’être pape, Brannox est réticent de l’être. Une équation qui nous ramène à la compréhension des deux personnages. Sorrentino disait « intégrer ses propres luttes dans ses propres personnages. » Alors quand Malkovich débarque dans le deuxième épisode, la croissance évoquée prend une trajectoire différente, ce pas de retrait que Sorrentino adopte de manière parfaite, comme un rééquilibre de la balance. Une prose toujours bien piquante – Lenny Belardo, spectral – et une retenue bienvenue, une nouvelle maturité – Sir John Brannox -, The New Pope ressemble à un double visage de son créateur. Plus le temps passe, plus ce qui entoure Brannox se dresse comme une grande fresque abstraite. 

The New Pope investit les sentiers spirituels et religieux d’une autre façon. La jeunesse face à l’expérience, la jeunesse ambitieuse laisse place à l’expérience. Le regard observateur du (grand) Sorrentino, son défi de prendre à contre-pied son monde, de dénuder le Vatican pour le rendre amoindri de ses richesses, dénote une vision très personnelle et osée du pontificat qui désarmerait le monde ecclésiastique en le vulgarisant pour en extraire son imperfection. Alors derrière cette abstraction qui s’empare du Vatican, l’Italien continue à explorer méthodiquement les facettes mystérieuses de la psyché humaine à travers l’une des obsessions de l’Homme : le pouvoir.