Noureev : le ballet d’un danseur étouffé

L’URSS en a pondu des danseurs d’exception. Rudolf Noureev en faisait partie. Ralph Fiennes aux manettes pour conter un destin et un talent hors du commun. En 1961, l’homme deviendra une icône, avec son évasion vers l’ouest, loin de la fausse liberté de l’est. 

Photo copyright : British Broadcasting Corporation and Magnolia Mae Films – Jessica Forde

Le Radeau de la Méduse peint par Théodore Géricault fascine le danseur soviétique, le cloue sur place. Les yeux en l’air, paralysé par la beauté du trait, l’émotion intense qui s’en dégage. Rudolf Noureev – joué intelligemment par le danseur ukrainien Oleg Ivenko – reste face à cette fresque représentant l’espoir mais aussi la déchéance. La peinture pour comprendre la danse, pour la vivre. « C’est vital » s’exclame Rudolf. Le ballet est sa vie, son passeport pour la liberté. Jeune prodige à la technique approximative, mais à l’intensité et l’émotion inégalables. En juin 1961, alors qu’il est à Paris pour se produire, Rudi découvre l’ivresse des nuits parisiennes, rencontre Clara Saint (Adèle Exarchopoulos), une jeune femme des milieux huppés, et surtout cette liberté à laquelle il aspire tant. Un pied à l’étrier, une simple bouchée de l’existence qu’il rêve, qu’il mérite.

Le KGB veille au grain

Une enfance dans le froid de Oufa, le jeune Rudolf évolue dans une famille où les démonstrations de tendresse n’existaient pas. Un père absent, une mère rompue à la solitude. Des flashbacks habilement intégrés pour dessiner les contours d’un enfant qui s’affirmera par son caractère et sa hargne. Le passé dans les froides et neigeuses journées soviétiques, le présent dans les folies parisiennes et le futur dans le flou le plus total. Une oeuvre à différentes couches temporelles.

Noureev – The White Crow, en référence à son surnom, expose les tensions régnant durant la guerre froide. Le KGB aux aguets, jamais très loin de leur perle, de leur élément le plus mouvant et imprévisible. Lui ne veut pas sentir la répression, ni l’oppression. Rudolf veut juste être libre. David Hare, en adaptant le livre de Julie Kavanagh, retrace méthodiquement le destin d’un danseur bien décidé à ne voir personne entraver son ascension. L’autorité n’a pas lieu d’être. Désintéressé de la politique, l’ancien étudiant de l’école de ballet de Leningrad accomplit des prouesses artistiques. La parole, il la laisse aux autres, il n’en a cure. Une raison de ne pas s’alarmer pour ses chaperons, malgré son besoin irrépressible de se mélanger aux autres, de découvrir autre chose. 

Photo copyright : British Broadcasting Corporation and Magnolia Mae Films – Kristina Lukash

Noureev possède cette force sentimentale, cette rigueur. Fiennes, très intéressant, tout de retenue dans la peau du professeur Pushkin, et sobre dans sa mise en scène, n’en fait pas un film catastrophe, mais plutôt une compréhension de l’étouffement dans lequel le danseur végète. Tant professionnellement que dans sa vie privée et sentimentale. L’arrogance héritée de son cercle familial, le courage de s’opposer à son pays, la grande URSS. Il y a une sublime passion qui dégouline, une volonté de travailler le parcours (émotionnel) de Noureev qui force l’admiration. La technique parfaite n’est rien sans passion, sans émotion. Rudolf Noureev était de ce bord-là, entraîné par sa spontanéité et ce besoin d’être libéré des contraintes liées au climat politique. Le Radeau de la Méduse prend tout son sens : il l’est l’homme sur le tonneau, celui qui veut être vu et les autres (ses collègues, un peuple?) fondent leurs espoirs sur lui. Une démonstration de l’espoir. 

Casting : Oleg Ivenko, Adèle Exarchopoulos, Raphaël Personnaz, Ralph Fiennes, Louis Hofmann, Sergei Polunin, Chulpan Khamatova, Olivier Rabourdin

Fiche technique : Réalisé par : Ralph Fiennes / Date de sortie : 26 juin 2019 / Durée : 127 min / Scénario : David Hare, Julie Kavanagh / Photographie : Mike Eley / Musique : Ilan Eshkeri / Distributeur suisse : Praesens 

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