Le Daim : un film de malade !

Sa patte divise, son cinéma ne laisse pas indifférent, comme sa musique d’ailleurs. Quentin Dupieux, maître de l’absurde, authentique blagueur avec ses oeuvres aussi décapantes que névrosées. Avec Le Daim, le questionnement continue, les élans dépressifs aussi. 

C’est barré avec Dupieux. Ubuesque quand Jean Dujardin enfile sa veste en daim. Inquiétant, vénéneux quand l’acteur français se met en mode thriller. Georges (Jean Dujardin) est ce qu’on peut appeler un homme en perdition. On pense à un divorce houleux quand il appelle une femme et détruit son téléphone portable après s’être fait raccrocher au nez. On pense à la perte d’un job, à la déroute totale. Dupieux ne s’attarde pas, il distille quelques détails pour placer les tourments de son personnage. Peu mais bien. C’est surtout la suite qui intéresse. Dédoublement de personnalité et quête impossible pour rayer tous les blousons de la planète.

« Un style de malade »

Georges claque tout son fric dans une veste en daim rachetée à un vieil homme. Près de 7000 euros dépensés dans l’affaire du siècle, pour un « style de malade ». En guise de geste commercial, il reçoit une caméra numérique, neuve, en complément de la veste. Tout beau, il embarque tout ça et installe son QG dans un hôtel vétuste, au milieu de nulle part, entouré de montagnes. Le cow-boy grimpe dans sa monture métallique, s’abreuve au bar du coin, fait la rencontre de Denise (Adèle Haenel), sa nouvelle partenaire. On pourrait même parler d’une « partner in crime ». Une serveuse, monteuse en devenir. Il lui fait croire qu’il est cinéaste, que ses producteurs sont perdus en Sibérie, qu’il n’a pas de fric pour tourner ses plans. Georges est un raté, créateur d’une fresque abstraite, absurde. Mais derrière les artifices, se cache une noirceur. 

Photo copyright : Atelier de production

Scénario moins bavard que l’était Au Poste! par exemple, Le Daim évoque avant tout l’exil de Georges, d’un désarroi qui le mène à converser avec sa veste – donc avec lui-même. Son dernier pote dans l’histoire, c’est lui. Sa veste et lui face à tous les autres. Dujardin varie les tonalités, passe d’une voix peu confiante à une voix glaciale, inquiétante. Une conversation entre ses deux visages, une multiplicité de soi. Dujardin, sous les ordres de Dupieux, trouve un rôle qui lui va comme un gant. Excellent, tout comme cette résonance dessinée par Dupieux contant les névroses de la race humaine. Le daim (la matière) opère comme une métaphore. Récit d’un sociopathe, enrobé d’une drôlerie loufoque, d’une violence froide et sourde.

Le Daim reflète à merveille la patte « dupieusienne ». Dans une filmographie où les oeuvres absurdes prennent une place singulière, Quentin Dupieux prend en ampleur, son écriture offre une vision rafraîchissante au paysage cinématographique français profondément pauvre en ce moment. De comédie sociale à thriller, Le Daim fait écho au titre phare de Mr. Oizo (son nom de scène, faut-il le rappeler) : vous êtes des animaux. Dupieux l’avait annoncé depuis belle lurette. 

Casting : Jean Dujardin, Adèle Haenel, Albert Delpy, Pierre Gommé, Coralie Russier

Fiche technique : Réalisé par : Quentin Dupieux / Date de sortie : 10 juillet 2019 / Durée : 77 min / Scénario : Quentin Dupieux / Photographie : Quentin Dupieux / Distributeur suisse : Praesens 

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