L’Adieu à la nuit : l’éclipse vers le mal

Marie-Castille Mention-Schaar s’était déjà intéressée au sujet de djihadisme à travers deux adolescentes dans Le Ciel attendra. Thomas Bidegain l’évoquait également avec Les Cowboys : ces jeunes qui décident de faire le Djihad interpellent le cinéma. André Téchiné, lui aussi, s’empare du sujet pour son nouveau film : L’Adieu à la nuit. Alex (Kacey Mottet Klein) est de retour chez sa grand-mère. Un petit moment de répit auprès des chevaux avec Muriel (Catherine Deneuve), sa grand-mère toute heureuse, avant de déguerpir au Canada. Enfin, sur le papier. Rapidement, la joie de Muriel se transforme en crainte, en peur maladive quand elle apprend que son petit-fils s’est décidé à combattre en Syrie, accompagné de sa dulcinée, Lila (Oulaya Amamra).

Le trouble de l’identité, le vide parental

La Syrie comme exil pour des enfants perdus. L’hystérie de passer pour un homme, les armes à la main, prouver qu’on peut combattre. La Syrie comme lieu de pèlerinage pour Alex, dont on apprend rapidement que ses parents sont absents, la racine du problème très souvent. Un choix qui se brode comme une porte de sortie, un souci de faire valoir sa virilité et sa masculinité. Téchiné l’évoque justement, ce besoin irrémédiable se transformant en un besoin toxique. Le brouillard de la bêtise, pour un esprit embrumé, difficilement rattrapable car trop fier pour se défiler avant le grand départ. Alex se croit homme, entouré de jeune gens aussi indigents et désorientés que lui. « Il y a du fromage, du miel et des jeux vidéo », entend-on quand les « élus » se regroupent avant la grande aventure. La sottise est à son comble, comme le décrit le réalisateur, épaulé par la plume de la talentueuse Léa Mysius. À la recherche d’une nouvelle vie pour Alex. Désemparée par la nouvelle, volée par son petit-fils, Muriel prend le taureau par les cornes et rencontre Fouad – excellemment campé par Kamel Labroudi. Un jeune père de retour de l’enfer syrien, appelé à faire revenir Alex à la raison. Ce personnage très calme, apaisé, apporte une autre dimension au film, un élément détonateur qui contribuera à l’explosion d’Alex. Dans un premier temps semblait-il, poussé par l’amour, L’Adieu à la nuit pose un regard sur l’éternel problème familial – parents absents ou décédés. Alex est égoïste, motivé par le besoin de se prouver qu’il est courageux en menant une bataille qui n’est pas la sienne. L’histoire nous renvoie vers Charles Péguy, qui s’est battu sur le champ de bataille pour oublier un chagrin d’amour. Alex, lui, s’y rend pour oublier sa situation familiale.

Catherine Deneuve désarmante

L’Adieu à la nuit, l’éclipse d’un jeune homme vers les travers de la race humaine. Catherine Deneuve désarmante dans son rôle de grand-mère qui veut bien faire, si loin de tout ça, naïve. Le sol se dérobe sous ses pieds, le monde s’écroule comme un château de cartes. Une histoire qui se construit dans l’intimité, où Téchiné profite de quelques comparaisons pour explorer la société occidentale – avec une jeune fille dénudée, dansant sur Sia – et l’Islam, par le biais d’une femme musulmane confrontée aux contraintes religieuses dans le contexte professionnel, en France. Des points de comparaison qui évoquent l’avenir, le point de non-retour entre les deux religions dans notre société actuelle. En somme, Téchiné ne tire pas à boulets rouges sur le Djihad, c’est avant tout le suivi d’un jeune en mal d’affection, à la poursuite de son identité, embrigadé par des êtres pervers, conscients de la fragilité d’un jeune homme en pleine construction, en proie aux doutes. Le soleil s’est couché, la nuit s’en est allée également, il ne reste plus qu’à prier pour retrouver une seconde lueur pour Alex. Joliment exécuté. Casting : Catherine Deneuve, Kacey Mottet Klein, Oulaya Amamra, Stéphane Bak, Kamel Labroudi, Mohamed Djouhri Fiche technique : Réalisé par : André Téchiné / Date de sortie : 24 avril 2019 / Durée : 103 min / Scénario : André Téchiné, Léa Mysius / Photographie : Julien Hirsch / Distributeur suisse : Xenix Film