La Favorite : en quête de perversité

N’en déplaise à certains, Yorgos Lanthimos est un cinéaste qui compte. Depuis son prix à Un Certain Regard en 2009 avec Canine, le Grec continue à écumer les festivals et les nominations. De Alps (2011) à l’excentrique The Lobster en passant par La Mise à Mort du Cerf Sacré, Lanthimos divise et propose une vision radicale et pervertie de notre société, dystopique ou actuelle. Son style peut sembler prétentieux, mais l’homme maîtrise son sujet. Sa mise en scène glaciale fait des merveilles.
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Avec La Favorite, les dés sont jetés. Une mise en scène radicale comme le réalisateur en a l’habitude, et une précision du cadre qui frôle l’excellence. Les ingrédients choisis ne manquent pas de tranchant pour conter l’histoire de la reine Anne et son amie privilégiée, la calculatrice Lady Sarah. La reine vit une période compliquée, fragilisée par sa santé physique et psychologique. C’est même Lady Sarah qui prend les décisions, à la force du poignet. Mais l’arrivée d’Abigail Hill redistribue les cartes. Lady Sarah y voit d’abord une alliée et tente de la modeler à son image. Un petit manège qui va se retourner contre elle. Abigail s’engouffre dans la brèche et s’infiltre pour la mettre hors-jeu, pour renouer avec son passé aristocratique.

Tous les coups sont permis

La guerre entre la France et l’Angleterre fait rage. Au 18ème siècle, à la cour anglaise, il est avant tout question de passer du bon temps et de faire couler des litres de vin, alors que le sang coule sur le champ de bataille. Tout le monde s’amuse, la Reine se lance même dans une construction irréelle d’un palais pour sa servante dévouée, Lady Sarah, alors que la guerre n’est pas finie. L’extravagance comme cheval de bataille, la perversion de l’être humain comme cheval de Troie. Lanthimos poursuit son exploration de la méchanceté, voire même de la bestialité de la race humaine. La toxicité est à son paroxysme : « Abigail est une vipère », explique Lady Sarah à la Reine. Les deux femmes qui gravitent autour de la Reine affaiblie par la goutte, vont se rendre coup pour coup.
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Hypocrisie à la cour. Un ramassis d’opportunistes assoiffés de pouvoir. À commencer par Abigail, admirablement campée par Emma Stone, et Lady Sarah, jouée par l’excellente Rachel Weisz. Un face-à-face rugissant entre deux femmes aussi intelligentes que fourbes. Mais l’une l’est plus que l’autre. L’une d’elle baisse sa garde et l’autre la poignarde dans le dos. Tous les coups sont permis, entre intimidations et trahisons. Et comme arbitre, la Reine dans son costume en guise de paquet cadeau. Olivia Colman brille sous les traits d’une reine dépassée, folle furieuse et cinglante. La méchanceté que Lanthimos semble adorer, noircit et gangrène cette cour d’aristocrates baveux. Cruautés baroques en milieu royal, le cinéaste s’amuse à vulgariser la cour britannique. Lord Harley (Nicholas Hoult) ou encore Samuel Masham (Joe Alwyn) en sont les figures de proue. Les arnaqués. Car oui, ce sont les femmes qui mènent la danse. Et même si l’une pense avoir l’avantage, la vengeance est aussi froide que la mise en scène de Lanthimos.

Dialogues mordants

Les mouvements de caméra, le sens du cadre, Yorgos Lanthimos use de plans hallucinés, à l’image d’un plan « fish-eye », pour marquer le changement de point de vue. Une figure de style pour une rupture de ton, un passage de témoin. Le complot sous toutes ses coutures. Tout comme la Mise à Mort du Cerf Sacré, un sentiment d’étouffement intervient. Et si son oeuvre précédente perdait en intensité, cette fois-ci La Favorite réussit à garder de sa vitalité et de sa radicalité tout le long, dévoilant une multitude de dialogues mordants. Lanthimos, en laissant l’écriture à Deborah Dean Davis et Tony McNamara, trouve un autre élan, plus frais et plus comique. Moins statique, plus précis, La Favorite est le film le plus percutant du réalisateur grec. Casting : Emma Stone, Olivia Colman, Rachel Weisz, James Smith, Mark Gatiss, Nicholas Hoult, Joe Alwyn, Faye Daveney Fiche technique : Réalisé par : Yorgos Lanthimos / Date de sortie : 6 février 2019 / Durée : 120 min / Scénario : Deborah Dean Davis, Tony McNamara / Photographie : Robbie Ryan / Distributeur suisse : Fox-Warner