Joker : danse de grâce et de vengeance

Auréolé d’un Lion d’or à la dernière Mostra de Venise, Joker de Todd Philips est attendu au tournant. Une campagne de promo hallucinante, Joaquin Phoenix amaigri comme jamais. Pétard mouillé ou une vraie claque ? Une chose est sûre, la genèse du Joker est explosive !

« C’est moi où ça devient fou dehors ? » Paroles d’Arthur Fleck à sa conseillère sociale. « C’est vrai que c’est un peu tendu en ce moment », rétorque-t-elle. Et un peu plus tard : « la société en a rien à foutre des gens comme vous, Arthur. Des gens comme moi non plus », tel un coup de grâce, un ras-le-bol général. Gotham City a vu naître le Joker, l’a modelé pour en faire l’ennemi emblématique de Batman, alias Bruce Wayne. Gotham n’a jamais autant fait écho à notre société actuelle, à la décadence dans laquelle elle sombre graduellement. Arthur Fleck (Joaquin Phoenix), prisonnier de son état mental fragile, une vie bien terne, la risée de tous. Le monde l’écrase et l’oublie. Arthur n’existe pas, voué à disparaître sans laisser de trace, aspiré dans les entrailles d’une ville intraitable.

Joaquin Phoenix et la valse des violences 

Rires nerveux comme réponse à son mal-être, Fleck rêve de devenir un humoriste de renom, se rêve aux côtés du présentateur vedette Murray Franklin (Robert de Niro). Le jour viendra, le clou du spectacle pour laver l’affront. Réminiscence de la Valse des Pantins quand De Niro se moque ouvertement de Fleck et son apparition dans un café stand-up. Faire le clown n’a rien de drôle pour l’apprenti comédien, Fleck est une marionnette moquée, traînée dans la boue pour rire. L’homme fait rire malgré lui. 

Philips ajuste la mire pour viser et déglinguer notre époque. Se moquer des malades mentaux, des parias pour son simple bonheur personnel. Le rire et la violence, les riches et les pauvres ; pas de juste milieu dans le Joker, la mort pour cheval de bataille. L’anéantissement de la paix à travers une figure emblématique des DC Comics. Loin, très loin de Batman, Joker est seul chorégraphe d’une sarabande violente. Danser autour du trépas, danseur improvisé dès l’instant où il goûte à la violence froide sommeillant en lui. Le vacarme urbain devient mélodie silencieuse qu’il réussit à faire taire par la mort. Le maquillage (coulant) du clown tragi-comique devient l’armure d’un homme prêt à tout, qui n’a plus rien à perdre. Lessivé par la vie et par les siens, désormais figure d’une vague de contestations.

Phoenix, le visage creusé, la silhouette squelettique, dont Philips se plaît à suivre les courbes langoureusement, dépeint l’image dérangeante d’un individu. Hallucinant dans sa performance, radical, terriblement déstabilisant quand il rit encore et encore, il vous tire les larmes dans cette scène d’une infinie beauté, dansant dans les toilettes publiques après sa première « grande poussée d’adrénaline ». Instant emprunt de grâce. La musique grinçante signée Hildur Guðnadóttir appuie cette envolée tendre au milieu de la folie meurtrière.  


De victime à agresseur

Joker ne ravira pas les fans de la première heure. Pris à la gorge dès les premières secondes, vous n’arrivez plus à vous en dépêtrer. Un parti pris radical, demeurant imprévisible à plusieurs égards. Todd Philips se débarrasse de tout pour construire la genèse du Joker. Plus proche, comme souvent annoncé, d’un Taxi Driver que de The Dark Knight de Christopher Nolan, il est avant tout question d’un voyage psychotique, une psychose aux allures d’autopsie. La nature d’un psychopathe en forme de douche froide sociale. Une mise en scène qui respire l’urgence, l’humiliation perpétuelle. Joker fonctionne en réaction, Philips s’intéresse à la façon dont le statut de victime peut vite verser dans le statut d’agresseur. Palette de teintes sombres et froides, tout est noirceur, tout peut s’embraser d’une minute à l’autre. Le massacre est proche, la revanche des opprimés pointe le bout de son nez. Un volte-face explosif, une provocation qui a de quoi nous questionner. Le Joker vous transperce par son réalisme et sa folie subversive. L’éclipse du mal.

Casting : Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Betz, Frances Conroy.

Fiche technique : Réalisé par : Todd Philips / Date de sortie : 9 octobre 2019 / Durée : 120 min / Scénario : Todd Philips, Scott Silver / Musique : Hildur Guðnadóttir / Distribution suisse : Warner