Dis-moi qui je suis : l’amnésie bénéfique

Dans la catégorie documentaire, Netflix fait souvent juste. On pense évidemment à l’excellente série sur la disparition de Maddie, à Icare, Wild Wild Country ou Notre Planète. Des documentaires originaux souvent d’une grande précision. C’est le cas de Dis-moi qui je suis (Tell Me Who I Am), une histoire déchirante. 

« Je ne sais pas qui je suis » s’exclame Alex. Une première phrase qui claque dans l’air comme un coup de revolver, disait Cali. Ce coup parti sans raison en direction du destin de jumeaux qui n’ont rien demandé. L’accident d’Alex et surtout son amnésie vont réveiller de vieux démons. Un secret (en partie) enfoui pendant 20 ans, alors qu’il faudra attendre 30 ans pour la complète et unique version. Car cette année 1982, Alex oubliera et Marcus omettra, construira une version idyllique, un portrait familial presque rêvé. De ses mots, il a construit une illusion pour son frère, pour l’épargner d’une réalité moins reluisante. 

Un père odieux, une mère complexe mais drôle 

Alex se bat pour relier les points. Un apprentissage existentiel (re)commence pour lui, surtout après qu’il n’arrive plus à reconnaître sa propre mère. Réouvrir l’album photo pour comprendre, pour (re)goûter à son enfance. Un nouveau départ que Marcus va orchestrer minutieusement. Une belle façade pour éviter de (re)sombrer dans le lourd secret familial. Mais les morts successives de son père et de sa mère vont réveiller un nouvel élan de réflexion. Alex va tomber des nues et comprendre que son frère s’est battu pour l’épargner.

Ed Perkins, construisant en 3 actes son film, sépare les jumeaux pour les confronter en guise d’acmé, d’une vérité déchirante que Marcus ne peut formuler. Une mère complexe mais drôle, et un père odieux. On est loin des joies exprimées, loin des photos de vacances que Marcus choisissait soigneusement pour évoquer leur vie passée. 

Un choix égoïste ou un acte d’amour de Marcus ? Le film tourne autour de la question des atrocités, mais surtout du comportement de Marcus. S’est-il tu pour lui ou pour le bien de son frère ? Perkins met en exergue ce questionnement en plongeant le spectateur dans une esthétique froide, où les images d’archives se projettent telles une chimère. Une immersion obscure, des face-à-face à la plastique saisissante : Marcus et Alex ont toujours une face du visage barré par la pénombre. Une vérité à 2 faces…

Ed Perkins réussit l’un des documentaires les plus marquants de cette année. Ô combien bouleversant, si précieux quand les deux frères se font face pour briser le silence, le plafond de verre. À fleur de peau, proche de la rupture émotionnelle, Dis-moi qui je suis révèle les fêlures de jumeaux usés et confinés dans le silence des années plus tard. Une douleur térébrante qui cultive ce constat toujours plus vrai : les horreurs se terrent là où on ne le pense pas. 

Fiche technique : Réalisé par : Ed Perkins / Date de sortie : 18 octobre 2019 / Durée : 85 min / Diffuseur : Netflix