Der Läufer : courir après une violence brutale

Jonas Widmer, coureur de talent, ne savait pas marcher à l’âge de 4 ans, peinait même à parler. Des années plus tard, c’est un joyau de la course longue distance, le plus jeune vainqueur de la course militaire de Langenfeld. Rien ne l’arrête. Son objectif est de s’aligner pour le marathon des jeux olympiques. Une grosse performance au GP de Berne, le plaçant dans les meilleurs athlètes mondiaux, le rapproche du graal. Derrière les résultats, derrière le jeune homme, cuisinier le jour, se cache une fêlure, une fracture béante qui peine à se refermer. Abandonnés par leur mère biologique, Jonas et son frère Philipp sont recueillis par une famille adoptive. Mais son véritable traumatisme est la perte brutale de son frère. Le souffle saccadé, toujours plus court, les traits contractés par la violence de l’effort, Jonas se donne corps et âme, repousse ses limites, même blessé. La course à pied est une forme d’échappatoire pour lui, marqué par la vie, une activité qui canalise une énergie, une douleur psychique. Une foulée déchaînée, une débauche pour oublier, pour combler un mal enfoui : l’absence d’un frère. Flashbacks furtifs pour situer la relation fusionnelle entre les deux frères. Philipp était sa bouée de sauvetage, son équilibre.

Folies graduelles

Courir pour bloquer un flot de violence. Le fardeau trop lourd écrase la barrière de la raison pour laisser ressortir une folie graduelle. Des folies graduelles. Un premier temps, pour combler le mal-être, c’est en volant des sacs qu’il réussit à canaliser cette douleur profonde. Impossible d’extérioriser par des mots, juste par la violence. Un film mental, un arc narratif tendu qui déploie une tension, une barbarie, une brutalité inconsciente. Der Läufer est radical, frontal, emmené par un Max Hubacher habité par le doute, l’inconfort. Impossible de s’exprimer pour lui, même aux côtés de sa douce Simone (Annina Euling). C’est la confusion.
Photo copyright : Filmcoopi
Un premier long-métrage que Baumgartner dessine comme une lente spirale, un entonnoir de la violence. En s’inspirant de l’histoire de Mischa Ebner mort en 2002, le cinéaste suisse dépeint une fresque macabre qui gravit de manière méticuleuse les échelons, avant d’atteindre son apogée meurtrière. Plus rien ne peut arrêter Jonas. L’homme respire le mal. Il se fait la peau sur les courses à pied et la fait en dehors. Atmosphère glaciale et déroutante. Der Läufer est immersif par son approche froide et clinique. Baumgartner nous invite à suivre un jeune complètement déconnecté, mutique, dévoué au travail, acharné à l’entraînement, mais malheureux, émotionnellement perdu et rongé par le deuil.

Récit silencieux, comme sa violence

Max Hubacher – déjà très bon dans Mario – est excellent. La peur de perdre pied, impulsif et agressif quand la maîtrise n’y est plus. L’élan de la furie l’atteint et son faciès se transfigure en être impavide. Une vraie bombe à retardement, chassant les fantômes du passé en faisant mal, très mal. Une percée inconfortable, une impossibilité de combler le grand trou noir qui sommeille en Jonas. Socialement, le fossé se crée plus le cheminement s’étend. La violence devient silencieuse, imprévisible. L’intériorité a fait place à un terrain d’expression : l’agression physique. Un temps la course à pied pour contrôler, avant qu’elle ne devienne plus qu’un artifice, que cette vive colère ne devienne une folie meurtrière. Casting : Max Hubacher, Annina Euling, Luna Wedler, Markus Amrein, Caspar Kaeser, Saladin Dellers Fiche technique : Réalisé par : Hannes Baumgartner / Date de sortie : 15 mai 2019 / Durée : 90 min / Scénario : Hannes Baumgartner, Stefan Staub / Photographie : Gaetan Varone / Distributeur suisse : Filmcoopi