Chronique | À l’instinct : Joaquin Phoenix, je me souviens de Johnny Cash…

Sur le Lido, lors de la dernière Mostra de Venise, le tonnerre gronde, ou plutôt a grondé. Selon les premiers veinards à l’avoir vu, Joker est annoncé comme le choc de l’année, le film qui va bousculer, démanteler le rêve américain, les médias, épingler les dérives sociétales. Todd Philips a donné l’une des grandes claques de l’année. Joker semble prêt à faire une razzia aux prochains Oscars, même si c’est anecdotique. Pour ma part, le premier vrai choc date d’il y a 14 ans : Joaquin Phoenix dans la peau de Johnny Cash. En remontant le temps, Phoenix avait amorcé, de mon point de vue, le véritable démarrage de sa carrière. Le regard vitreux, la mèche bien coiffée, en route vers la gloire et les tourments. Johnny Cash a été son personnage, son totem! 

Aussi loin que je me souvienne, les coups de coeur, les chocs émotionnels et les frissons n’ont pas été nombreux, voire même rares. Le rôle de Joaquin Phoenix dans Walk The Line a été l’un d’eux. Je me rappelle avoir vu l’acteur pour la première fois dans Gladiator, puis dans The Yards. Signes ensuite et le Village. Mais le coup de foudre opère en 2005 – ou 2006 -, quand Phoenix endossait le rôle de Johnny Cash. Walk The Line, à la baguette de James Mangold, biopic classique et maîtrisé, éclaboussé par la maestria d’un acteur pas comme les autres. La folie « phoenixienne » m’a progressivement envahie. Un rapide retour sur son pédigree, découvrir que son frère River, décédé tragiquement en 1993, était logé à la même enseigne question talent. Il deviendra par ailleurs l’un de mes comédiens fétiches. Suivant la digne lignée du regretté frangin, Joaquin Phoenix est un acteur référence, mon acteur référence. Acteur physique, complexe dont on ne compte plus les scènes iconiques. Son regard habité au moment où il vire à l’overdose dans Walk The Line, titubant, mâchant ses mots, tout ça me reste encore en mémoire. J’ai rarement senti une telle émotion dans un seul et unique regard. Natalie Portman dans Jackie s’en rapproche ou encore Amy Adams dans le final de Nocturnal Animals effleurent cette même intensité. 

Iconique, légendaire comme le phoenix

Après ça, chaque film où le nom Joaquin Phoenix apparaissait, se retrouvait en haut de ma liste : sublime dans The Master, merveilleux dans Her, déchirant dans Two Lovers – le final est une pure merveille -, et dans Reservation Road il ne déçoit pas. Joaquin Phoenix, une idole. Plus les années passent, plus l’homme devient radical. Son rôle dans Beautiful Day, couronné d’un prix d’interprétation à Cannes, forge toujours un peu plus sa légende. 

Là où on ne l’attend pas, imprévisible, toujours présent quand il faut. Son incartade comme « faux rappeur » dans I’m Still Here dénote un refus du conformisme, une envie de sortir des carcans pour mieux surprendre. Une mise en abîme de son métier d’acteur. Je le pensais totalement camé ou paumé, mais non, il me/nous prend de court. Dès lors, à l’annonce de son embauche pour camper le Joker, les producteurs et Todd Philips, le réalisateur, ont eu le nez fin – je trépignais rien que d’y penser. L’anti-héros parfait pour un acteur indéchiffrable, un alliage explosif prêt à dynamiter le box-office et à rafler toutes les récompenses qui leur tendent les bras. Joaquin Phoenix, je me souviens encore de cette posture cambrée, la tête dans les épaules, la guitare dans le dos. Ce jour là j’ai découvert un acteur inoubliable.