Bombshell et The Loudest Voice : Roger Ailes ou l’avant Weinstein

Le nom de Roger Ailes avait défrayé la chronique en 2016 en raison de nombreux harcèlements sexuels. Fondateur de l’empire Fox News, il est en 2019 et 2020 un sujet largement adapté dans une série et un film. 

Pour lancer sa plateforme, Apple TV+ a misé sur un scandale semblable à celui de Roger Ailes. The Morning Show décrivait l’histoire d’une matinale entachée par le comportement déplacé de son présentateur vedette Mitch Kessler, interprété par Steve Carell. Comme si ces actes odieux et répréhensibles représentaient une denrée rare, un nouvel eldorado pour les scénaristes et réalisateurs de notre époque. La politique du silence se transforme en pamphlet grégaire pour envahir nos écrans. Fini de se taire, fini de subir. De Roger Ailes à Harvey Weinstein, des têtes tombent. 

Roger Ailes, l’avant Weinstein ?

L’ombre de Ailes a plané sur le milieu médiatique, sans pour autant vampiriser l’actualité comme Weinstein l’a fait ces derniers mois. Les médias s’en sont abreuvés durant une large période. Le gros méchant Harvey Weinstein, l’ogre du cinéma, le vieux sale profitant de ses privilèges a bu la tasse. Roger Ailes, lui, n’a pas « profité » de la même couverture, cette dernière restant plutôt cantonnée outre-Atlantique. Alors le cinéma, quelques années plus tard, s’affaire à rappeler l’affaire de manière appuyée. 

2019, Russell Crowe se glisse sous les traits du natif de l’Ohio. Dans The Loudest Voice, adaptée du bouquin de Gabriel Sherman, la série angle sur le président de la chaîne, sur ses agissements dégoûtants et son tempérament tyrannique. Jouissant d’une confiance sans faille de Rupert Murdoch – actionnaire majoritaire, faut-il le rappeler -, tenant d’une main de fer ses employés et (surtout) employées, Ailes opère sous couvert, à l’abri des regards, dans son bureau. La fameuse politique du silence fait ses preuves, exerce un climat de peur parmi les « proies » de l’empereur de l’info-divertissement. Mais Gretchen Carlson – jouée par Naomi Watts dans la série – osera briser le silence. Une louve dans la bergerie partie en croisade pour faire tomber Ailes. 

The Loudest Voice axe son récit sur le comportement de Ailes, mais également sur son appréciation de la télévision, de l’information. Un sujet traité de manière holistique, sans pour autant tirer à boulets rouges sur Ailes. Son travail est aussi éclairé par cette phrase à la résonance profonde, que les observateurs appellent le « Fox News Effect » : « Les gens ne veulent pas être informés, ils veulent se sentir informés. » Fox News devient un outil de propagande, un média d’info versant dans la désinformation pour servir ses penchants conservateurs. Ce que Bombshell (Scandale), le film, ne soulève pas, ou moins. L’angle est autre, incarné par 3 femmes prêtes à former un trio infernal pour faire trébucher Ailes de son piédestal. Megyn Kelly (Charlize Theron), Gretchen Carlson (Nicole Kidman) et Kayla Pospisil (Margot Robbie), les 3 employées harcelées par Ailes s’attaquent à l’homme et non à l’entrepreneur. 

Un film plus féministe que la série

Bombshell est un manifeste féministe, une ligne de combat savamment orchestrée. Megyn Kelly, la présentatrice star et protégée de Ailes, ose monter aux barricades, consciente du climat délétère qui domine les femmes évoluant dans la rédaction. On pense au personnage d’Alex Levy (Jennifer Aniston) dans The Morning Show, ressemblant étrangement à celui de Megyn Kelly. Accepter ce traitement, le passer sous silence, les femmes à présent font entendre leur voix et remettent en question un sexisme persistant. 

C’est là où Bombshell réussit son approche, poursuivant cette politique machiste et reconstituant les habitudes salaces des cadres de Fox News. Une approche didactique qui nous inspire également The Morning Show ; des récits plaqués sur une réalité glaçante en passant par de la pure fiction, The Loudest Voice, Bombshell ou encore The Morning Show dessinent subtilement cette tenaille, cet étau machiste incessant. De la scène où Margot Robbie doit soulever sa jupe devant Ailes au viol insupportable de Hannah Shoenfeld (Gugu Mbatha-Raw), ces séquences dérangeantes sont une forme d’apogée de l’emprise (physique et professionnelle) masculine. Avant que le « cas Weinstein » n’inonde nos écrans, le traitement du « cas Ailes » nous réjouit par ses différents points de vue. Tout comme The Morning Show, réjouissante par sa qualité scénaristique et sa froide description du harcèlement.