Baromètre sériel #11 : 3 séries Netflix à voir ou à éviter

Et revoici notre désormais populaire baromètre sériel pour du Netflix à foison. De la Turquie mafieuse à une radiographie de New York à travers la lentille de Fran Lebowitz, en passant par le football américain pour un avenir meilleur, voici les 3 propositions du chef.

50m2

Un tueur à gages couvé par un boss, Servet (Kürsat Alniaçik), qu’il considère comme son père. Pour Gölge (Engin Öztürk), à force de faire le sale boulot, c’est le poids des années qui commence à se faire sentir. Solitaire, il ne lui reste plus que la bouteille comme plus proche ami et Servet. Éreinté par le métier, il fomente une ruse risquée : se faire passer pour le fils d’un tailleur qui vient tout juste de passer l’arme à gauche.

« 50m2 » est un schéma usé jusqu’à la corde. Soit, nous voilà prévenus et catapultés dans un scénario qui empruntera également les sentiers de la quête identitaire – Gölge est depuis de longues années à la recherche de ses parents. Quitter la profession est synonyme de casse, de très grosse casse. À l’image des « John Wick » ou « Equalizer », Gölge ne va pas en sortir indemne, c’est une certitude. La corruption et la mafia rôdent partout, des bas-quartiers aux hautes sphères.

Plus nous avançons, plus l’histoire stagne et s’éparpille à travers une poignée de personnages. Si Engin Öztürk se dépatouille solidement dans la peau du « hitman » courant derrière un passé troublé par des visions sanglantes et épisodiques, son personnage se perd dans un casting ronflant, à l’instar de l’écriture de Burak Asak prévisible et macérant dans les sujets qu’elle souhaite explorer. Étirés sur 50 minutes, les 8 épisodes s’empilent et cette traque identitaire – et physique – de Gölge épouse une harassante réflexion sur la violence et même sur cette virilité toxique – comprenez par-là que la violence ne résout rien. Sans parler des raccourcis très simplistes pour tenter de faire tomber Servet.

Au final, « 50m2 » évite la noyade grâce à son acteur principal. Traînant son spleen et furieux d’être comprimé dans les mensonges de son boss, Engin Öztürk prouve son talent et sa capacité à porter une histoire mollassonne, comblant parfois les failles (béantes) d’un script sans surprise. On évite.

Fran Lebowitz : si c’était une ville

C’est une chose de mettre le nom de Fran Lebowitz sur le papier. Pourquoi ? Avec cette femme bougonne à la langue bien pendue, le spectacle est garanti ; vous en avez pour votre argent. Et c’est exactement ce que va faire Martin Scorsese, lui qui aime tant filmer et magnifier ses amis – on se rappelle de l’immersif documentaire sur les Rolling Stones, « Shine a Light ». D’ailleurs, Marty lui avait déjà dédié en 2010 un documentaire intitulé « Public Speaking ».

Assurément, en 2021, Scorsese s’amuse à questionner son amie sur l’évolution de la ville qui ne dort jamais. Lebowitz est une sorte de remède contre la morosité, voire une mémoire de New York. Ces 7 épisodes de 30 minutes peuvent se lire comme du stand-up, un spectacle où l’écrivaine laisse sa langue de vipère s’attaquer à sa ville et sa gentrification, à ses élus qui osent des incongruités. Une radiographie de la Grosse Pomme sous l’œil acéré de l’auteure et surtout sous le regard hilare d’un Martin Scorsese plié en 4 à mesure que Fran s’amuse à déverser son fiel.

Ces bribes sélectionnées par Scorsese forment 7 épisodes d’un intérêt certain, voyant s’entrechoquer la culture new-yorkaise (Charles Mingus, Duke Ellington ou encore Leonard Bernstein sont évoqués) grâce à la mémoire infaillible d’un bout de femme traversant les rues de Manhattan avec son mépris mesuré.

We Are : The Brooklyn Saints

« We Are : The Brooklyn Saints » suit de jeunes joueurs, des parents et des entraîneurs dans un programme qui accompagne des gamins de 8 à 13 ans. « Encaisse, on joue au foot, nous. File t’endurcir » sont des paroles qui résonnent dès les premières minutes pour ces apprentis joueurs de football américain. Pour jouer dans les rangs des Saints, il faut intégrer trois choses : le foot est un amusement, rester respectueux et éviter de s’attarder sur le passé. Voilà comment ces jeunes sont formatés à travers les valeurs vertueuses du sport, pour espérer obtenir une bourse et se donner une chance dans la vie. La NFL (la ligue professionnelle de football américain) n’est même pas évoquée comme but ultime.

Netflix avait déjà emprunté un sujet semblable avec « Last Chance U » et avait même conté le destin tragique d’Aaron Hernandez. Bien loin des folies d’Hernandez, devant la caméra de Rudy Valdez, il y a des jeunes qui se battent pour un avenir. Produite notamment par Brian Grazer et Ron Howard, cette série représente un discours qu’on déballe dans les vestiaires pour motiver les joueurs, pour en tirer le maximum et entraîner l’équipe vers la victoire. « We Are : The Brooklyn Saints » fonctionne telle une mécanique familiale : un ballet de caractères avec des rêves harnachés au spectre de la pauvreté. Sur le terrain, tout le monde tire à la même corde, tout le monde s’arrache pour donner satisfaction au coach Gawuala. Ce dernier est une pile de motivation, à la sincérité désarmante ; un homme si impliqué que les jeunes lui font une confiance aveugle. On y verrait presque l’image d’un père de substitution.

L’angle choisi par Valdez est une photographie habile et pleine de sobriété de la précarité qui rôde autour de ces jeunes. Mais il est surtout question d’un choix : se donner corps et âme sur le terrain pour s’élever dans la société. Kenan est le gamin qui occupe une bonne partie de l’histoire : talentueux et entrainé par son grand frère, il est l’incarnation de cet investissement sans faille d’un père et d’une famille. « We Are : The Brooklyn Saints », c’est une cellule familiale. Il est surtout question de se battre, accepter les coups pour s’octroyer le droit de rêver d’une vie meilleure. Les parents, conscients de voir ce sport « s’attaquer » aux physiques de leurs rejetons, acceptent les règles – le jeu en vaut la chandelle. Si bien que la simple évocation de la commotion cérébrale – l’un des maux omniprésents dans ce football américain – n’arrive sur la table que bien plus tard. Rien que par cette constatation, une réalité nous frappe : pour ces gamins, la récompense est une bourse, même si leur corps doit en pâtir. Et c’est au final un facteur qui régule une série documentaire bien torchée.