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Xavier Legrand : « J’ai vécu dans une famille très patriarcale. »

Jusqu’à la garde, c’est peut-être l’une des claques de ce début d’année. Tout auréolé de plusieurs prix raflés à la dernière Mostra de Venise, Xavier Legrand débarque comme un boulet de canon dans le cinéma français. Une mise en scène maîtrisée, sans fioritures, empruntant plusieurs genres. Une bombe matrimoniale. De passage à Lausanne, Xavier Legrand a accepté de nous parler de son premier long métrage. Un premier film qui le place comme l’un des cinéastes à surveiller très attentivement dans les années à venir. Entretien.

 

À l’instant où nous découvrons votre film, on pense rapidement à la patte d’Andrey Zvyagintsev (Faute d’amour) ou à celle de Laurent Cantet. Un traitement brut, très fort et direct. Quels sont les films ou réalisateurs qui ont joué un rôle dans votre processus créatif ?

Il y a trois films qui m’ont aidé à l’écriture. Le sujet du film est la violence domestique et je ne voulais pas rester dans un fait divers ou de chronique. Je voulais amener un souffle de cinéma. J’avais donc en tête Kramer contre Kramer, la Nuit du chasseur et Shining pour concevoir le trajet du film. Ensuite, pour ce qui est de la réalisation, c’est plus les situations que j’ai écrites qui m’ont fait définir la forme du film. Après moi, je n’ai fait aucune étude de cinéma, je ne suis pas très cinéphile, je suis acteur de théâtre avant tout. Mais le travail de Michael Haneke, le travail de Claude Chabrol, le travail d’Alfred Hitchcock ont façonné et déterminé mon vocabulaire. Je crois avoir appris à faire du cinéma en regardant leurs films. J’ai envie de dire que des films tels que Le Boucher de Chabrol, La Corde d’Hitchcock, La Pianiste d’Haneke m’ont habité pendant la création du film.

Selon vous, le processus d’écriture entre le théâtre et le cinéma est-il différent ? Avez-vous dû apprendre certains codes, appréhender certains mécanismes que le théâtre n’a pas par rapport au cinéma, vous qui venez du milieu théâtral ?

En fait,  je voulais écrire pour le théâtre avant le cinéma. Écrire pour le théâtre, c’est développer un vocabulaire, une poésie, une langue. Or un scénario, ça n’engage que moi, est un texte technique. Le scénario est là pour mettre en image. Ce n’est pas une oeuvre, un scénario. Le film est l’oeuvre. Le scénario est une étape et pour moi, c’est vraiment quelque chose qui doit être débarrassé des vertus et des envies littéraires. C’est de l’action du cadre et de l’image. Et pour moi, c’est là où je me suis senti plus à l’aise. Pourquoi ? Parce que plus libre, mon écriture est comme ça. En revanche les textes de théâtre, j’aime les jouer mais je ne me sens pas capable de les écrire.

Après ce premier long métrage, envisagez-vous de rester dans le milieu du cinéma plutôt que celui du théâtre ?

Non. J’aimerais mettre en scène pour le théâtre, mais je ne suis pas prêt à écrire pour le théâtre. Un complexe, je suppose.

Je vous pose cette question car je trouve votre film très maîtrisé, très pudique. J’y vois un film où les émotions sont intériorisées, loin des standards du théâtre où le jeu est exagéré, où la mise en scène est très spécifique. Là, dans Jusqu’à la garde, nous sentons l’expérience d’un cinéaste aguerri, presque un vieux briscard. N’avez-vous pas trouvé dans le cinéma votre véritable terrain de jeu ?

Sans doute. Ce que vous dites, ça dépend des théâtres. Il y a des pièces très en retenue, très pudiques, dans une économie de choses que d’autres n’ont pas. C’est ce à quoi je tends quand je travaille au théâtre. Je ne considère pas le théâtre comme quelque chose d’extraverti ou de surexpliqué. On peut tout à fait être dans une vraie vérité sur une scène. Maintenant, en parlant d’intériorité, il est vrai que le cadre du cinéma permet de voir un visage en train de penser. C’est ça qui m’intéresse le plus dans le cinéma, là où le théâtre ne le permet pas, c’est d’être au plus près d’un oeil qui frétille, une lèvre qui tremble.

On parle beaucoup de votre film comme un drame social qui glisse dans le genre thriller, mais nous y voyons une véritable ode à l’égoïsme. Les parents prennent en otage l’enfant, les enfants. Votre manière de le mettre en scène, grâce à ces nombreux allers-retours entre les deux environnements familiaux, paternel et maternel, amplifie cette sensation d’emprise. Pensez-vous que nous avons plus affaire à l’égoïsme d’un couple qu’à un drame social ?

Je pense que c’est un film qui traite de l’emprise et de la perversion narcissique. Un peu comme de l’égoïsme, mais la perversion narcissique est plus terrible encore. Parce qu’effectivement, Antoine est un homme qui est capable d’endosser tous les masques qu’il faut pour obtenir ce qu’il veut. Oui, c’est de la perversion narcissique et de l’obsession. Sa femme est à lui et il ne supporte pas cette rupture. Il est prêt à tout pour la récupérer, quitte à malmener son enfant.

Parlons du personnage de Joséphine (ndlr : Mathilde Auneveux). Elle semble être la face innocente du film. Elle se laisse porter par un amour adolescent, innocent. Mais n’est-elle pas le symbole des prémices amoureux d’Antoine (Denis Ménochet) et Miriam (Léa Drucker), avant de voir, avec ce divorce houleux entre Antoine et Miriam, comment les événements peuvent dégénérer ?

Il y aussi ce sens, mais ce n’est pas le seul sens. Ce qui était intéressant de montrer c’est comment un contexte de violence conjugale parentale peut avoir des effets sur des enfants. Nous, en France, on dit des violences conjugales. Alors que ce sont des violences domestiques. C’est un vrai problème de les nommer ainsi. Avec cette appellation, on a l’impression que la violence n’existe que dans le couple et on oublie les enfants qui participent à ça et se retrouvent en otage. Tout comme les grands-parents par ailleurs. Cette violence contamine la famille entière. L’histoire de Joséphine est importante pour moi car elle montre les différentes réactions. Entre un enfant de 11 ans et une adolescente plus âgée. Il y a aussi la différence entre les sexes. J’ai remarqué que dans les études que j’ai faites, les garçons vont développer un syndrome d’hypervigilance (ndlr : ce que fait le personnage de Thomas Gioria, l’acteur qui campe Julien dans le film) ou de reproduction de la violence. Alors que chez les filles, il y a une fuite précoce d’une cellule familiale pour en recréer une autre précocement. Il y a un signe dans le film : on peut voir qu’il y a un facteur transgénérationnel, en tout cas du côté de Miriam. On voit que Miriam est jeune, comme Joséphine qui a 18 ans. Egalement la grand-mère qui est très vaillante pour une femme âgée.

Peut-on dire qu’Antoine est le stéréotype de l’homme qui s’aime mais qui ne sait pas aimer ?

Il aime mal. Il n’aime que ce qu’il pense posséder. Aimer quelqu’un c’est vouloir son bien-être, mais lui il cherche son bien-être à lui avant tout. Le pervers narcissique c’est ça. Il vampirise !

Sans généraliser, pensez-vous que l’homme, dans un couple, est souvent dans cette position de personne invasive et possessive ?

Non! Je pense que c’est la société qui a créé ce phénomène-là. Notre culture a été fondée là-dessus, sur le lien du sang. Le sang versé à la guerre est un sang pur. Par contre, le sang perdu par les femmes est impur. À partir de ce moment-là, on a construit notre société et surtout le fait que les femmes portent l’enfant. Elles, on est sûr que c’est leur sang, mais rien n’est moins sûr que l’homme soit le père. Où je veux en venir, c’est que l’homme s’est forgé l’idée que la femme est à lui. Aujourd’hui, heureusement, on évolue. La notion de chef de famille est (presque) abolie, mais le patriarcat est encore très présent. Autre exemple : un homme qui séduit beaucoup de femmes et perçu comme un Don Juan, mais une femme qui va voir à droite à gauche est une fille facile.

Pensez-vous qu’en 2018, nous sommes dans un schéma qui se veut évolué mais qui reste très réfractaire à l’évolution des moeurs ?

On tend à vouloir changer les choses, mais on sent que ça résiste. On sent que beaucoup de gens continuent à préserver le patriarcat. Il y a même des femmes qui revendiquent cette position de femme soumise, parquée à la cuisine et pendant que lui va travailler pour ramener de l’argent, elle s’adonne aux tâches ménagères.

Mais avez-vous vécu cette situation telle qu’elle est présentée dans le film ?

Non, c’est pas du tout personnel. En revanche, j’ai vécu dans une famille très patriarcale. Avec un père très dirigiste, une mère qui acceptait d’être dirigée et des grands-pères qui avaient une façon de considérer les garçons et les filles différemment, avec des tâches organisées en conséquence. Et moi, j’étais le rebelle de la famille qui ne supportait pas cet ordre établi. Je mettais un peu le bordel dans ma famille. En fait, quand je travaille sur cette thématique, c’est vraiment le rapport entre les hommes et les femmes qui m’intéresse. Voyez ça comme la colonne vertébrale du film.

Pensez-vous que la gent masculine a un « Antoine Besson » au plus profond d’elle ?

Non je ne pense pas. Tout dépend de l’éducation qu’on a reçue et comment nous avons évolué. On n’est pas voué être comme ça, être si viril et posséder une femme de cette manière. Je pense que d’un point de vue général, les hommes doivent changer leur propre regard sur eux-mêmes. Les hommes devraient arrêter de vouloir se prouver une quelconque virilité. À vrai dire, ils devraient se détendre.

Après avoir mis en boîte votre film et après l’avoir visionné, n’avez-vous pas eu une certaine crainte d’avoir traité votre oeuvre un peu trop à la façon d’un documentaire, perdant quelque peu sa dimension fictive ?

Non, dès le tournage je sentais que je faisais un film de cinéma. Le jeu des acteurs, l’intensité, le choix des cadres n’était pas réaliste. La mise en scène est au service des situations et des personnages, elle ne va jamais prendre le dessus. Ma caméra n’impose pas quelque chose, elle est au service de. Pour moi, c’était du cinéma dès le début.

Vous avez beaucoup coupé au montage ?

Je n’ai rien coupé. J’ai juste coupé dans la première scène entre le moment où elle lit l’audition et qu’elle donne la parole à l’avocate. Normalement, il y a un moment, en France, on signe l’article 233 qui est un procès verbal d’acceptation de la rupture du mariage que je faisais initialement signer par tout le monde. J’avais filmé et traité cette scène mais ça ne fonctionnait pas, ce n’était pas dans le rythme. C’est la seule scène que j’ai coupée au montage. Autrement j’ai tout gardé.

Il y a quelque chose qui frappe dans votre film : il n’y a pas de musique, pas d’orchestration musicale. Xavier Dolan avait dit qu’après avoir visionné son film Tom à la ferme, il s’était décidé à rajouter une bande-son pour l’habiller d’une ambiance encore plus tendue, alors qu’il avait fait le choix de ne pas en mettre à la base. De votre côté, étiez-vous certain de ne pas mettre de musique même après avoir visionné votre film la première fois ?

En fait, dès l’écriture c’était présent et su qu’il n’y aurait pas de musique. Quand je dis que le scénario est un support technique, il l’est pour les acteurs, les cadreurs, les preneurs de son. À l’écriture du film, tous les sons étaient décrits. C’est pour cela que j’ai été très exigeant au moment du tournage en mettant des micros partout pour capturer chaque son, je voulais tout entendre et tout capter. J’ai dû refaire certaines prises parce que je n’entendais pas les petits bruits qui amplifiaient cette ambiance tendue.

Au vu de la qualité de votre film, en plus une première oeuvre, comment se fait-il qu’il ne se soit pas retrouvé à Cannes ?

C’est à eux qu’il faut demander. Je n’ai eu que des retours de certaines personnes qui me disaient que les sections n’osaient pas le sélectionner parce qu’elles étaient persuadées que l’une ou l’autre allaient le prendre. La communication laisse à désirer, hein! (rire) Je pense qu’il y a eu un malentendu, une sorte de chaise musicale et au final, personne ne l’a pris. Mais je pense que c’est une mauvaise raison, il y a d’autres raisons que j’ignore.

Vous l’avez en travers de la gorge ?

Ecoutez, pas du tout, parce que je m’y attendais un peu, je m’étais préparé à ce scénario. Tout le monde me disait que le film allait être pris et tout le monde était déçu… sauf moi. Parce que j’avais ce pressentiment. Bon après, j’ai eu du succès à la Mostra de Venise.

Comment décrieriez-vous votre acteur Denis Ménochet ?

Il a une palette de jeu incommensurable. C’est un acteur étonnant. Il peut être de la plus petite fragilité à une force dévastatrice. C’est un acteur qui a une vraie humilité, il se met au service du personnage et le personnage le lui rend bien. Il ne se regarde pas, il se laisse traverser, il est dans le détail. Il s’implique beaucoup et se concentre pour pouvoir donner tout ce qu’il peut donner. 

Sur Twitter, certains internautes n’hésitent pas à le surnommer le « Belmondo des temps modernes ». Qu’en dites-vous ? 

Pourquoi pas. Pour moi Denis Ménochet est comparable à un Lino Ventura.

Et Léa Drucker ?

C’est une page blanche sur laquelle on peut écrire, cette fille. Ce que j’aime chez elle c’est qu’elle peut être très exubérante dans la comédie et en même temps réussir à développer une intériorité folle. Elle aussi ne se regarde pas, elle est au service du personnage. Humainement c’est quelqu’un de facile à vivre.

Et pour vous, c’est quoi la suite ?



Je continue de jouer au théâtre et puis je suis en écriture d’un second long métrage que j’ai commencé il y a déjà plus d’une année. Je l’ai un peu interrompu à cause de la sortie du film et mes deux derniers spectacles.