Vernon Subutex : génération de rockeurs consumés

« Je me souviens, on entrait dans le rock comme dans une cathédrale. » Les premières paroles de Vernon Subutex sonnent comme un éclat du passé, rêvé, d’un passé glorieux où tout était plus facile, plus léger, plus vivant. À présent, c’est une guerre contre la tiédeur. Une époque qui a tué le vinyle et par la même occasion, celle de Vernon Subutex (Romain Duris), disquaire légendaire de Paname. Devenu paria, expulsé comme un malotru de son appartement. Une fois dans la rue, sac sur l’épaule et blouson en cuir, Vernon erre, ou assis à un arrêt de bus. Il rencontre une femme, lui taxe une clope et lui accorde un morceau qui la représente : Karen Dalton et son titre « something in your mind ». La plume ravageuse de Virginie Despentes, adaptée par Cathy Verney, est rapidement reconnaissable. On se retrouve dans l’ambiance du premier tome, à travers les années folles, où une bande de jeunes s’adonnent à leur passion du rock. Une lumière différente, plus vive, tout brille, tout est amour et plaisir charnel. La joie dégouline comme l’alcool. Et les années passent, la vie a cruellement changé. Les couleurs sont plus sombres, Vernon fait défiler son répertoire pour crécher chez des potes. Son premier arrêt est au concert de son ami de toujours : Alex Bleach (Athaya Mokonzi), une star du rock sur le retour après une sacrée descente aux enfers. Et les retrouvailles passées, la brutalité de la vie ressurgit : Alex meurt d’une overdose. Vernon complètement cocké, alcoolisé, sombre dans un sommeil profond et se réveille aux côtés de son ami allongé et inanimé. La tuile.
Photo copyright : Xavier Lahache / Canal+

Les 3 cassettes de la discorde

Le choc encaissé, Vernon découvre 3 cassettes qui font office de testament. Des enregistrements cachant une vérité qu’un gros producteur, Laurent Dopalet (Laurent Lucas), tente d’étouffer à tout prix. C’est à cet instant que la Hyène (Céline Sallette) entre en scène, à recoller les moindres morceaux, lancée aux trousses de Vernon. Avec elle, pas de quartier, elle use de la force, de son caractère bien trempé pour arriver à ses fins. Entre ces différents personnages intervient Anaïs (Flora Fischbach), une jeune productrice au milieu d’un joyeux désordre, prise à la gorge, essuyant les remontrances de son chef, encaissant également les avances de la Hyène. Vernon Subutex traverse la société française, dans toute sa radicalité et ses difficultés. Les personnages prennent tous place dans les différentes castes sociales. Du scénariste à la divorcée friquée, en passant par la star du porno, les couches sociales sont nombreuses. Les amis de Vernon passent en filigrane, joyeusement délurés ou parfois rangés, avec en figure de proue Sylvie (Florence Thomassin) aussi étouffante qu’attachante. Le récit expose un présent maussade. L’euphorie a laissé place à la frustration. Une fable rock, une percée enfumée dans les tréfonds d’existences paralysées dans le passé. Les 3 cassettes comme preuves d’un passé rêvé, regretté. Les voix s’étranglent quand elles sont évoquées.

Romain Duris en demi-teinte

Un premier épisode qui claque, qui place les bases d’une série qui s’amorce comme une vraie folie, une sensation d’anticonformisme dans toute sa générosité, avec Vernon en vagabond urbain et endeuillé. Le cuir qui grince et la clope au bec, le tabac froid suinte et le rock décrit parfaitement cette envie de rester grunge malgré les années. Le hic : la série manque le coche plus elle avance dans cet élan. À naviguer entre les différents potes de Vernon, entre ses histoires d’amour et ses pépins à répétition, l’histoire ne décolle pas comme le premier épisode le promettait. À trop refaire le passé, le rythme en prend un coup.
Photo copyright : Xavier Lahache / Canal+
C’est l’épisode 6 qui proposera une nouvelle variation de l’histoire. L’arrivée de Gaëlle et son furieux trader nommé Kiko – l’excellent Charles Templon – vont insuffler un second souffle. Les expériences deviennent plus folles, le passé commence à s’aligner avec le présent et la radicalité du livre trouve enfin un écho. La traque rassemblera tout le monde, pour rendre hommage à Alex Bleach, l’homme à l’origine de tout ça. La nostalgie les a flagellés, la suite le fera tout autant. Des survivants à différents niveaux. Vernon Subutex est un hymne à l’hédonisme, fonctionnant sur fréquences alternatives. Des fulgurances, des coups de moins bien. Romain Duris peine à rendre une vraie épaisseur à son personnage, en demi-teinte la majeure partie du temps. Les points positifs nous viennent de Céline Sallette, convaincante dans le rôle de « la méchante » et, pour un premier rôle, de Flora Fischbach, percutante. Le petit jeu « je t’aime, moi non plus » cristallise (parfois) les regards, plus que le cas Vernon. On retient également l’excellent choix de Athya Mokonzi, spectral, pour incarner Alex Bleach. Une voix d’outre-tombe en prime. Vernon Subutex se joue des sentiments, des souvenirs et des rêves envolés d’une génération de désabusés. La mort rassemble une bande d’amis défigurés par les années, se consumant à petit feu, avec une petite lueur d’espoir en toile de fond. Casting : Romain Duris, Céline Sallette, Flora Fischbach, Charles Templon, Laurent Lucas, Florence Thomassin, Athaya Mokonzi Fiche technique : Créée par : Cathy Verney, Benjamin Dupas / Date de sortie : 8 avril / Format : 9 épisodes de 30 min / Chaîne : Canal+