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Thelma : un secret de famille au lyrisme cruel

Oslo, 31 août, Louder Than Bombs – renommé Back Home – et Nouvelle donne. Joachim Trier, toujours accompagné de son scénariste fétiche Eskil Vogt, continue de nous troubler, de nous émouvoir dans un registre poétique et mélancolique.

Thelma explore cette fois-ci les sentiers du surnaturel. Une jeune fille sujette à des crises d’épilepsie, mais le mal est plus profond. Loin des siens, de sa mère et de son père, Thelma (Eili Harboe) vit sa vie d’étudiante de manière mesurée dans une université d’Oslo. Mais les choses vont se décanter et elle tombera sous le charme d’Anja (Okay Kaya), une rencontre qui fera remonter des secrets et un lourd passé enfoui dans les limbes de son esprit.

Symboles et désirs

La Norvège est recouverte de son plus beau manteau neigeux. La petite Thelma part à la chasse avec son père, Trond (Henrik Rafaelsen), qui subitement retourne son arme contre une petite fille aux apparences timides, sans qu’elle s’en aperçoive. Mise en bouche déconcertante de par sa cruauté latente. Des secrets inavouables, un passé enfoui et une famille dévouée à la religion. Du drame au thriller psychologique, Trier joue avec les codes et continue à plancher sur la symbolique : la présence d’un serpent dans un rêve qui signifie l’esprit sournois ou le ballet macabre de plusieurs corbeaux qui s’écrasent contre la vitre au moment où Thelma s’effondre dans la bibliothèque de l’université.

Grâce à sa venue dans le milieu universitaire, elle trouve une seconde vie, loin de ses parents omniprésents. Pas d’alcool, un coup de fil tous les jours à ses géniteurs pour donner de ses nouvelles. La vie de Thelma n’est pas celle d’une étudiante lambda, sans qu’on sache réellement pourquoi. Son dévouement sans faille à la religion est mis à rude épreuve quand elle commence à fréquenter Anja. Dans un premier temps, une véritable amitié s’installe avant de vite basculer dans une romance. Les deux jeunes filles, spectatrices d’une performance de danse contemporaine, commencent à faire monter la température, surtout Anja, et le récit s’emballe. Tout se met à trembler au moment où la main d’Anja devient baladeuse, une puissance dramatique et sensuelle se dégage, et un déchaînement psychique commence à envahir Thelma, affolant l’immense chandelier lumineux au-dessus de sa tête. Tout s’enchaîne, tout devient trouble pour Thelma qui voit sa vie prendre une autre dimension. Ses crises psychogènes sont de plus en plus fréquentes et sa famille décide de la rapatrier rapidement.

Photo copyright : Motlys AS

Ses angoisses et son amour naissant et toujours plus fort pour Anja deviennent insurmontables. Elle souhaite même se débarrasser de sa nouvelle amie, la faire disparaître, tout comme son désir brûlant. Les langues se délient et l’intensité du film prend l’ascenseur pour développer les zones d’ombre du passé. Joachim Trier brise la glace minutieusement à l’aide d’un flashback (tardif) qui situe le lourd secret familial. Les pièces du puzzle s’assemblent, une poésie cruelle s’étend de tout son long sur une histoire tragique et dévastatrice.

Eili Harboe, l’éclosion d’une grande actrice

Les masques tombent et Trier persiste et signe dans ce registre lyrique et déchirant. Une mise en scène esthétique et fluide, où Eili Harboe fascine par sa présence magnétique, derrière un visage doux qui renferme de profondes blessures. Si juste dans son interprétation, sa performance confère au métrage une autre dimension émotionnelle, encore plus dramatique et mystérieuse.

Thelma est un film « aux émotions ravagées », où tout ne tient qu’à un fil. On éprouve cette curieuse impression de marcher à pieds nus sur un sol jonché de débris de verre, où la douleur est forte mais occultée par des fractures émotionnelles insurmontables. Joachim Trier réussit à nous immerger, à nous enfermer dans une étreinte où la mort est présente sournoisement et le désir se promène en toile de fond. La raison l’emporte sur le désir ou le contraire, serait-on tenté de dire.  Même si le dénouement laisse un peu à désirer par son côté prévisible, Thelma est une oeuvre qui frôle l’excellence, mystérieuse et remarquable par moments.

Un poil en dessous de ses précédentes oeuvres, certes, mais Joachim Trier est à n’en pas douter l’un des cinéastes les plus captivants de notre époque. Son travail tout en délicatesse et lyrisme rappelle que peu de metteurs en scène ont cette faculté à nous embarquer avec autant de brio.

Casting : Eili Harboe, Okay Kaya, Ellen Dorrit Petersen, Henrik Rafaelsen

Fiche technique : Réalisé par : Joachim Trier / Date de sortie : 7 mars 2017 / Durée : 114 min / Genre : Drame, Thriller / Scénario : Eskil Vogt, Joachim Trier / Musique : Ola Flottum / Photographie : Jakob Ihre / Distributeur suisse : Outside the box