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Tension, poésie et grâce pour l’excellente série Alias Grace

Le visage triste, une peau lisse d’une blancheur reflétant la lumière du jour. Les traits de Grace Marks (Sarah Gadon) sont réguliers et se froncent d’un claquement doigt pour laisser place à un faciès presque diabolique. Elle n’hésite pas à se qualifier de sournoise, perçue comme un objet de curiosité. Aussi, elle évoque la mort, la sensation que le meurtre engendre. L’odeur et l’oppression que l’acte vous procure. Ôter la vie semble être une expérience à part et Grace en parle en connaissance de cause. Jeune immigrée irlandaise dorénavant à Toronto, elle exerce l’activité de domestique et se retrouve accusée du meurtre de ses deux employeurs : Nancy Montgomery et Thomas Kinnear. Pour faire la lumière sur l’affaire, le Dr. Simon Jordan (Edward Holcroft) est appelé à remonter le temps pour comprendre les motivations d’une jeune fille sans histoire de prime abord.

La série, portant l’empreinte de Margaret Atwood, est la nouvelle coqueluche du paysage télévisuel après le succès colossal de The Handmaid’s Tale. La romancière canadienne, avec l’aide de Sarah Polley, nous renvoie en 1843 où l’époque était brutale et sans merci. La jeune Grace l’apprendra à ses dépens, voyant son existence voler en éclat.

« Laisse-moi entrer »

Derrière ce visage angélique, la jeune fille essuiera le décès de sa mère, pendant le voyage migratoire vers le Canada, ainsi que celui de sa meilleure amie Mary Whitney (Rebecca Liddiard), des suites d’un avortement. Des chocs qui s’ajoutent à un père violent et alcoolique et des frères et soeurs délaissés pour endosser ce rôle de domestique. Un tableau bien sombre qui ne semble laisser aucune marque sur le visage de Grace, mais laisse des blessures profondes et non visibles. Là se trouve toute la complexité du récit, dans un Canada à l’époque victorienne. Glaciale par son atmosphère et étrange par sa structure narrative, Alias Grace se dissèque par fragments de mémoire, un patchwork de souvenirs d’une jeune femme qui verse d’épisode en épisode dans une démence, semble-t-il. Après la mort de sa grande amie Mary, qu’elle qualifie comme le chapitre le plus heureux de sa vie, elle entend cette voix qui lui ordonne de « la laisser entrer », persuadée que l’âme de la pauvre Mary lui a parlé. À cet instant, le récit évolue, Grace se fait débaucher par Nancy Montgomery (Anna Paquin) pour l’épauler dans les tâches ménagères dans une autre maison. Le décor change, tout comme la jeune irlandaise.

Photo copyright : Sabrina Lantos/Netflix

À travers le personnage fascinant et troublant de Grace, l’image bafouée de la femme de l’époque jaillit comme une bête en furie. Accusée, maltraitée par la gent masculine, elle n’abdique jamais et n’y voit que des hommes « aux pensées peu originales », toujours motivés par la même pensée : coucher avec elle. Le ton de sa voix change, passe d’une intonation hésitante à une bien plus confiante. Son emprise devient de plus en plus visible sur le Dr. Simon Jordan, lui l’instigateur d’une nouvelle technique de médecine : la psychiatrie. Mais son engagement et son envie de comprendre les intentions de Grace soulèvent de nombreuses questions tout au long de la série et qui vont le perdre dans les méandres d’un esprit rusé et corrompu par la brutalité des hommes.

Sarah Gadon brille

Si obscure à suivre, si ambigüe plus elle se livre à Jordan, Grace est telle une pêche mûre, sur le point d’exploser, laissant apparaître le noyau qui la constitue. Nombreuses sont les phrases autant métaphoriques que lourdes de sens. C’est bien la force du récit, soigneusement adapté par Sara Polley, où les explications de la jeune meurtrière sont toujours de plus en plus nébuleuses, toujours plus mystérieuses à mesure qu’elle développe son histoire. Mieux, elle livre une poésie, une prose aussi lumineuse que sordide qui a pour conséquence de perdre son interlocuteur. Toujours plus fasciné par sa patiente, capté par son esprit torturé, Jordan se laisse happer dans ce marasme psychologique.

Photo copyright : Sabrina Lantos/Netflix

Le contexte social, la tension et la rage féminine qui transpirent d’Alias Grace construisent les bases d’un scénario solide. Porté par la parfaite Sarah Gadon, sublimée par des plans serrés qui accentuent sa métamorphose machiavélique, cette tension et l’instabilité de son personnage, elle est le parfait exemple que, derrière un regard innocent, il peut se cacher bien plus qu’on ne saurait le penser. Elle se profile comme l’étendard de la révolte, le cri strident d’une femme maltraitée dans un costume à deux visages : celui de victime et de coupable. Comme son actrice principale, Alias Grace oscille entre les deux faces d’une femme au regard perçant et imprévisible. Éblouissant !

 

Casting : Sarah Gadon, Edward Holcroft, Zachary Levi, Kerr Logan, Anna Paquin, Rebecca Liddiard, Stephen Joffe, Alice Snaden, Will Bowes

Fiche technique : Création : Margaret Atwood, Sara Polley / Date de sortie : 3 novembre 2017 / Chaîne : Netflix / Format : 6 épisodes