Synonymes : émancipation imprévisible

Nadav Lapid s’était signalé avec L’institutrice (2014), présenté à la semaine de la critique à Cannes. Un cinéaste à la plume acérée, ancien étudiant en philosophie et ancien journaliste sportif. Avec son nouveau film Synonymes, son troisième long métrage, il remporte le prestigieux Ours d’or à la dernière Berlinale. Sac au dos, débarquant dans un grand appartement inhabité d’un bel immeuble parisien, Yoav (Tom Mercier) – non, pas le chanteur – est de passage, enroulé dans son sac de couchage au milieu d’une pièce vide et froide. Par la force des choses, il fait la rencontre d’Emile (Quentin Dolmaire) et Caroline (Louise Chevillotte), un genre de couple libre. Emile est un aspirant écrivain et Caroline est une musicienne qui couchait à droite à gauche. Des bohèmes, avec leurs limites, leurs règles. Deux personnages étonnants, presque irréels, tout droit sortis d’un roman, que Yoav va chérir, apprendre à connaître, découvrir.

Percée personnelle et rejet des racines

C’est avant tout une longue réflexion, un homme qui fait corps à corps avec son dégoût dirigé vers sa patrie qu’il insulte à coups d’adjectifs. Yoav rejette son pays, il souhaite être Français. Synonymes est directement inspiré de l’existence de Nadav Lapid. On pense à la critique acerbe de Samuel Maoz adressée vers son propre pays, avec Foxtrot. Lapid use de la langue de Molière pour parapher la haine de son « protégé ». Yoav n’en veut plus, plus d’Israël et de sa langue, de ses coutumes, quitte à renier ses parents. Un « pays répugnant, bas d’esprit, étriqué, odieux, abruti, méchant » selon ses dires. Une immersion totale dans le français, pour se détacher complètement de sa propre identité. L’hébreux n’existe plus pour Yoav. Hélas pour lui, ses origines ne sont jamais loin : il trouve un job à l’ambassade d’Israël.
Photo copyright : SBS Films
Incarné par un Tom Mercier habité par la colère, Yoav est imprévisible, physique, explosif quand il évoque son passé de soldat. Des histoires qu’il souhaite garder, puis donner à Emile pour son processus d’écriture, pour enfin les reprendre. Un héritage, une vie, une identité, une particularité qu’il n’arrive pas à abandonner. Son passé refait surface et ne le laisse jamais tranquille. Son dictionnaire sous le bras, l’esprit libéré au milieu des rues parisiennes, la course aux mots, la quête éperdue d’une liberté rêvée par Yoav. La France représente le Saint Graal : un pays, pour lui, libre et laïque. Le contraire de sa patrie. Nadav Lapid expose une idée de la démocratie, une vision parfois prolixe. Des détails cocasses, comme cette séquence où plusieurs flashbacks nous renvoient au passé militariste de Yoav, alors qu’il entonne La Marseillaise, qui évoque les conflits militaires, un chant de guerre… Une dissonance dans le raisonnement, une résonance qui sonne à double sens, pour un homme qui prend son grand-père comme exemple, comme un rebelle rejetant un conformisme qui le dégoûte. Un récit foudroyant dans une première partie qui mêle poésie et cris du coeur. Lapid brode un cinéma en prose, rappelant – bien que très légèrement – la patte d’un Arnaud Desplechin.

Un triangle amoureux et un érotisme superflu

Le véritable combat, une Seine qui réfléchit les mots, les paroles fulgurantes du jeune homme assoiffé de renouveau. On ne goûte pas vraiment au triangle amoureux, parfois sous-écrit, souvent accessoire, tout comme un érotisme excessif – la scène dérangeante du casting ne fait que freiner le récit. Synonymes est cette voie sans issue. Yoav se retrouve à l’intersection de ses envies, au carrefour de sa crise identitaire – filer chez le voisin, pour voir si l’herbe est plus verte. Une mise en scène « naturaliste », caméra tremblante pour une immersion raidcale. Une trouée psychologique et cinématographique, congestionnée dans un esprit tiraillé par l’appartenance. Nadav Lapid filme Paris sous ses différents aspects, nous étouffe dans ses prises de vue serrées. Dommage que cette seconde partie s’essouffle. L’exigence des mots se désunit, tout comme l’intensité du propos. Casting : Tom Mercier, Quentin Dolmaire, Louise Chevillotte, Christophe Paou, Léa Drucker Fiche technique : Réalisé par : Nadav Lapid / Sortie : 27 mars 2019 / Durée : 123 min / Scénario : Nadav Lapid, Haim Lapid / Photographie : Shai Goldman