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Sharp Objects : dans la moiteur du Missouri, des êtres abîmés

L’atmosphère est pesante, suffocante même. La moiteur de l’air filtre par tous les pores. Wind Gap est ce genre de petite ville du Missouri où il ne se passe jamais rien. Il aura suffi de deux disparitions d’adolescentes pour que ce bled paumé voit sa routine totalement perturbée. Couvre-feu pour les enfants, plus personne dans les rues, la paranoïa est à son comble. La première victime retrouvée morte quelques mois plus tôt, la deuxième, Natalie, introuvable et c’est toute une population qui s’arrête de vivre.

Photo copyright : © Fox/HBO

Camille Preaker (Amy Adams), journaliste reporter à St-Louis, est dépêchée sur les lieux, contrainte par son rédacteur en chef. Elle est chargée d’enquêter sur la disparition de Natalie. Retourner à Wind Gap, qui n’est autre que sa ville natale, relève plus d’un supplice que d’une promenade de courtoisie pour Camille. Elle n’a rien oublié de sa vie d’antan. Ses vieux démons la hantent encore et toujours, l’empêchant de mener une existence tout à fait normale. Elle noie sa détresse dans l’alcool, se scarifie le corps et s’évade un peu grâce à la musique, sillonnant les rues de la petite ville sur des airs de Led Zep. À peine arrivée dans sa maison d’enfance, l’accueil est glacial. Le ton est donné : une mère (Patricia Clarkson) de toute évidence déséquilibrée, un beau-père (Henry Czerny) en apparence sans tracas et une demi-soeur (Eliza Scanlen) qui a pour hobby de jouer avec sa maison de poupée mais qui cache bien son jeu. Le tableau de famille est bien loin de faire rêver. L’atmosphère est lourde, étouffante, tout comme le comportement de la mère, Adora. En proie à des tocs, elle s’arrache les cils, blâme Camille de tout, la traite comme une enfant, brime sa deuxième fille pensant voir en elle la petite fille modèle qu’elle n’a jamais eue. Dans cette famille, les cicatrices du passé sont encore à vif et personne n’a jamais guéri. Chacun se contente de survivre en vivant ensemble mais en étant profondément seul.

Une mise en scène suffocante, un mal-être permanent

Le décor est planté. Le nouveau bébé de HBO a de quoi séduire. Sombre, flippante, tordue, la mini-série dramatique tirée du livre de Gillian Flynn (auteur de Gone Girl) et réalisée par un certain Jean-Marc Vallée, à qui l’on doit notamment la série Big Little Lies ou des films tels que Wild ou Dallas Buyers Club, réunit tous les ingrédients pour captiver à n’en plus finir. Un casting 5 étoiles, une intrigue obscure et prenante et une mise en scène brillante qui mise tout sur un ultra-réalisme. Brillante car le récit est construit sur une narration non linéaire grâce à une imbrication de petits flashbacks, souvenirs d’Amy qui refont surface brutalement et qui permettent de reconstituer le puzzle au fur et à mesure. Si bien exécutée qu’il est parfois difficile de distinguer le présent du passé, les temps de narration se croisent et se chevauchent, mais bizarrement, rien n’est jamais confus. Si bien exécutée encore qu’on suffoque autant que les personnages eux-mêmes dès les premières minutes. On suffoque au sens propre comme au figuré car tout est construit pour que l’air deviennent peu à peu irrespirable. D’une ambiance lourde dans ce village où l’élevage et l’abattage de cochons sont légion, à des personnages aux comportements oppressants, en passant par « l’uniforme » de Camille, jeans et pull noirs, qu’elle porte à longueur d’épisodes alors que la température doit allègrement dépasser les 30 degrés, tout est minutieusement calculé pour que le sentiment de mal-être soit accentué. Une moiteur et un malaise qui collent à la peau et dont on n’arrive pas à se défaire.

Des personnages aux profils complexes

Photo copyright : © Fox/HBO

Mal-être encore et toujours accentué face aux tocs d’Adora ou aux habitudes de scarification de Camille. Avec des objets tranchants comme des aiguilles, elle soulage ses souffrances intérieures en se faisant souffrir à l’extérieur. Des maux si profondément ancrés que la jeune femme semble comme anesthésiée, la boisson aidant. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils en descendent des litres de vodka et whisky à Wind Gap ! Ça boit et ça boit encore, si bien qu’on est bourré rien qu’en les regardant. De Camille à son beau-père en passant par le flic chargé d’enquêter sur la disparition de Natalie, tous noient leur mal-être et leurs malheurs dans l’alcool. Chaque personnage cache une psychologie complexe. Plus on avance dans l’intrigue, plus la personnalité, les travers et les failles des protagonistes se révèlent et laissent entrevoir des parcours de vie tragiques. À commencer par Camille. Brisée, abîmée, la scarification est son salut. Comme une punition qu’elle s’inflige à elle-même, une addiction nocive qui s’explique au fur et à mesure des épisodes. La relation toxique qu’elle entretient avec sa mère Adora, ne fait que raviver les douloureux moments du passé et l’enfonce toujours un peu plus dans le désarroi, l’enfermant dans un schéma de vie suicidaire. Quant à Adora, elle n’a de normal que l’apparence. Irréprochable, cheveux blonds et brushing impeccable, robes vaporeuses aux couleurs pastels, le contraste entre son allure et sa personnalité sombre est saisissant. Plus soucieuse du qu’en dira-t-on que du bien-être de sa famille, castratrice autant avec ses filles qu’avec son mari, elle croit avoir le contrôle alors que tout lui échappe en réalité. Si la fille se scarifie, la mère, elle, s’arrache les cils, une façon de soulager une douleur trop grande. Enfin, Amma, la demi-soeur aguicheuse et sournoise, joue un double jeu. Petite-fille modèle devant sa mère, elle se transforme en adolescente tête-à-claques, allumeuse et imbue d’elle-même lorsqu’elle parvient à se faufiler hors des murs de sa prison dorée. Une jolie brochette de cas pathologiques.

Sharp Objects est un condensé d’existences miteuses et d’êtres à bout de souffle, abîmés par la vie. Autant d’apparences trompeuses que de non-dits. Le silence des uns et des autres est étouffant. Aussi étouffant que l’atmosphère. Portée par une Amy Adams admirable, d’une vulnérabilité époustouflante, la mini-série de 8 épisodes laisse planer un sentiment de malaise permanent grâce au travail remarquable du réalisateur canadien qui a misé sur une approche réaliste, mettant au centre les acteurs. Sans peur aucune des femmes fortes et indépendantes, le réalisateur a travaillé en suivant son actrice principale, se faufilant derrière elle afin de capter ce qu’elle voit et entend, ses réactions aussi. La perspective de Camille Preaker est notre perspective : « Nous voyons ce qu’elle voit et entendons ce qu’elle entend », dixit Jean-Marc Vallée. Une façon instinctive de filmer, sans contraintes, sans réflecteur de lumière pour donner de l’espace aux acteurs, une liberté de mouvement pour un rendu réaliste plus que réussi. Et Vallée de préciser : « C’était une façon d’être créatif avec les acteurs sur le moment au lieu d’utiliser la technique pour essayer de recréer cette impression de réalité ». Et quand on entend le réalisateur dire qu’il adore ce qu’il fait, Sharp Objects en est une preuve tangible. HBO frappe à nouveau très fort avec cette série qui fait sans aucun doute partie des meilleurs programmes de 2018. Tranchante, elle vise en plein coeur. Tentez le coup, vous ne serez pas déçus.

 

Casting : Amy Adams, Patricia Clarkson, Eliza Scanlen, Chris Messina, Matt Craven, Henry Czerny, Miguel Sandoval

Fiche technique : Tiré de : « Sharp Objects » de Gillian Flynn / Réalisé par : Jean-Marc Vallée / Date de sortie USA : 8 juillet 2018 / Pays : USA / Genre : drame / Format : 8 épisodes – 60 min / Chaîne : HBO