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Russian Doll : divin Tetris existentiel

Emboîter les petites figurines pour n’en faire qu’une. Les matriochkas, ou poupées russes, ces petites figurines de tailles décroissantes qui s’assemblent les unes dans les autres. Derrière la symbolique de la femme russe campagnarde, il est question d’identité et de spiritualité. Un ensemble d’objets similaires s’imbriquant pour nous faire comprendre que dans le réel, tout est lié. C’est en substance ce que l’histoire imaginée par Natasha Lyonne, Amy Poehler et Lesley Headland traite à travers l’existence de Nadia (Natasha Lyonne), une ingénieure en informatique un peu barrée.

Photo copyright : Netflix / Tous droits réservés

Harry Nilsson chante Gotta Get Up et Nadia revit sa soirée d’anniversaire maintes et maintes fois. Elle meurt encore et encore et revient dans cette salle de bain, devant une glace, là où tout a débuté. Une fois renversée par une voiture, une fois tombée dans les escaliers, une fois victime d’une fuite de gaz et ainsi de suite. Morte plus d’une quinzaine de fois, mais toujours indemne. Si la mort lui colle aux basques, elle fuit comme la peste les relations amoureuses. John (Yul Vazquez), son ex, en prend pour son grade à chaque rencontre. Nadia n’aime pas s’attacher, elle préfère mener sa barque seule.

Coincée dans un corps brisé

Dans un format énergique de 8 épisodes de 25 minutes, Russian Doll est un show surprenant. Les premiers épisodes embrassent un registre comique. Cap sur un humour noir efficace, des dialogues à vif, des blagues qui fusent comme ces sempiternelles morts de Nadia. Russian Doll se compose tel un Tetris existentiel, l’effet domino des morts successives. Mais pourquoi cette boucle ? Oubliez Happy Birthdead et son récit ras-les-pâquerettes. Préparez-vous à assembler les pièces du puzzle et garder un oeil sur ce qui se trame devant vos yeux. Car derrière ses apparences de série divertissante, ses distorsions du temps et ses différents niveaux dimensionnels, le scénario est trompeur. Rupture de ton et plongée dans les limbes d’un passé marqué au fer rouge. Une pyramide, un rite funéraire qui se construit au milieu de personnages énigmatiques, comme ce sans-abri appelé Horse (Brendan Sexton). Lui-même évoque son passé et parle de sa création du dark web. Un passage du côté de la face obscure, avant d’être rappelé par une réalité toute aussi sombre. L’illégalité est à double tranchant.

Photo copyright : Netflix / Tous droits réservés

Les Maxine (Greta Lee) ou Lizzy (Rebecca Henderson), les amies délurées et attachantes de Nadia, ou Ruth, une amie de longue date, au premier plan à l’entame, deviennent secondaires. C’est Alan (Charlie Barnett) qui va devenir « l’autre » rôle principal. Lui-même est happé dans cette spirale morbide, dans ce purgatoire infini. Ils sont intrinsèquement liés à un destin étrange. À force, de revenir au même point de départ, les deux individus vont s’entraider et tenter de percer le mystère. Des questionnements qui vont les amener à retraverser leur passé, au carrefour d’une vie. C’est en forgeant qu’on devient forgeron, comme disait l’autre. Nadia n’hésite pas à faire front, pour dénouer une blessure profonde. Avec l’arrivée d’Alan, Russian Doll verse dans un tout autre genre, plus dramatique, plus mystérieux, loin des éclats de rire du début. Un bug dans la matrice, une faille temporelle. Des allures de quête identitaire qui invoquent une question qui nous taraude les lèvres : sont-ils morts ?

Dans toute sa construction schématique, Russian Doll n’est pas seulement axé sur une journée, mais bien sur une expérience qui peut durer plusieurs jours. Nadia et Alan parviennent à dépasser le jour fatidique, mais une fois morts, ils reviennent au point de départ. Les 3 créatrices ont poussé le curseur de manière originale, de sorte à nous balader intelligemment et nous interroger sur le véritable sens du schéma narratif. La performance de Natasha Lyonne et l’écriture parfois virtuose en sont pour beaucoup. Mais le sujet profite du prisme de la spiritualité – à notre sens – pour évoquer la thématique récurrente : peut-on vivre seul ? Les 3 créatrices en parlent avec profondeur, explorent les facettes de la solitude à travers la mort. Une finesse qui livre un épisode final imprévisible et intelligent.

Un final aux différentes théories (SPOILERS)

La grande force du récit tient sur cette fin d’inattendue. Alors qu’on s’achemine vers un final convenu, que l’impression de voir deux êtres qui prenaient soin de l’un et l’autre, comme des anges gardiens, l’épisode final prend le contrepied en jouant sur deux dimensions différentes. Comme une faille temporelle où Nadia et Alan se sont ratés, piégés dans deux dimensions parallèles. Alors voilà qu’on se met à chercher, à disséquer chaque détail. Et ils sont légion, puisqu’on en vient à chercher la véritable symbolique derrière de baisser de rideau.

Comme cité plus haut, la thématique principale de la série est la solitude. À chaque fois, Alan et Nadia se retrouvent esseulés. Nadia est à sa propre fête d’anniversaire entourée de gens qu’elle ne connaît peu ou pas, hormis ses deux meilleures amies. Alan se fait larguer par sa petite amie, il évolue dans un appartement vide de vie, où tout est rangé au millimètre. Les deux sont plongés dans la solitude. Et c’est bien ça qu’ils recherchent, alors que leur passé et leur présent sont interrogés par la boucle. Des êtres coincés dans des corps abîmés. Ils retrouvent un socle pour pouvoir avancer dans leur vie future grâce à l’un et l’autre… la clé de la boucle temporelle. Au clap de fin, les deux se retrouvent dans la même dimension et laissent leur « personnage » triste et mélancolique derrière eux, mourir au fond du tunnel, alors qu’ils font demi-tour dans ce même tube urbain, et (re)partent en direction de la ville, de la vie. Les habits (prenez garde) confirment notre hypothèse.

Pour ce qui est de Horse, son rôle ressemble à s’y méprendre à un guide spirituel. On aurait tendance à le comparer à Lucifer, par son activité illégale, fondateur du dark web comme il l’indique. Lucifer désigne « porteur de lumière », mais représente également l’ange déchu, lui qui s’est rebellé contre l’autorité de Dieu. Mais il est également associé à l’égoïsme dans le spiritualisme. Les Poupées Russes représentent une forme de divinité. Pour clore le débat, Nadia et Alan, en veillant l’un sur l’autre, parviennent à conjurer le sort. Grâce à l’imbrication des différentes étapes existentielles, tout devient clair, tout est imbriqué dans le réel. Seul, personne n’y arrive.

Casting : Natasha Lyonne, Charlie Barnett, Greta Lee, Yul Vazquez, Elizabeth Ashley, Rebecca Henderson, Chloë Sevigny, Brendan Sexton, Ritesh Rajan

Fiche technique : Créée par : Leslye Headland, Amy Poehler, Natasha Lyonne / Format : 8 épisodes – 25 min / Chaîne : Netflix / Date de sortie : 1er février 2019