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Rone : « Une collaboration avec Sufjan Stevens se fera un jour. »

C’est aux environs de 17h50 que nous rencontrons Erwan Castex alias Rone, dans les locaux de la RTS. L’homme, décrit comme timide par plusieurs médias francophones, nous apparaît comme une personne joviale, fasciné par la musique sous toutes ses coutures, par l’art en général comme le prouve son amitié sans faille avec l’écrivain Pierre Damasio ou sa nouvelle collaboration avec le cinéaste Michel Gondry appelée à se poursuivre sur le long terme. Rone respire la joie de vivre et essaie « de soigner sa timidité », dit-il. N’empêche que l’artiste français peut laisser à la cave sa prétendue timidité car sa discographie et ses morceaux le placent comme l’un des producteurs les plus pointus et exigeants dans le milieu électronique. De son déménagement à Berlin à sa furieuse envie de collaborer avec Sufjan Stevens, Rone s’est livré sans détour juste avant d’entamer sa tournée helvétique à l’audio club et à la Case à Chocs de Neuchâtel.

 

Vous avez décidé de quitter Paris pour à Berlin (ndlr : en 2011). Quel impact cela a-t-il eu sur votre musique, sur votre vision de la musique électronique ?

Je suis rentré en France depuis (rires). Oui, c’était après mon premier album qui s’est fait de manière très naturelle, très facilement. Pour ainsi dire, c’est un label (ndlr : Infiné) qui a entendu ma musique et m’a proposé de faire un disque avec mes chansons déjà existantes. Donc aucune pression pour ce premier opus, il s’est fait très facilement. Pour le deuxième album, je ressentais un blocage parce que le premier album avait reçu un bon accueil et il y avait ce nouveau truc pour moi qui était l’attente du public et d’un label. À Paris j’étais complètement bloqué artistiquement. Alors voilà pourquoi je me suis exilé à Berlin. C’était une solution, une échappatoire. J’avais d’autres destinations en tête : Montréal, Bruxelles. J’ai choisi Berlin où tout me semblait plus facile. Je suis arrivé là-bas, j’ai trouvé un studio très rapidement et j’ai fait Tohu Bohu très facilement peut-être parce que j’étais sur un territoire inconnu, vierge. J’avais l’impression d’être un extraterrestre comme je ne parlais pas un mot d’allemand et je faisais du son comme au tout départ, c’est-à-dire sans me soucier du public et du label. Un vrai bonheur.

En arrivant à Berlin, avez-vous cherché à entrer en contact avec certains artistes ? On pense à Nils Frahm ou Agnes Obel, des artistes qui peuvent s’accorder à votre répertoire.

C’est marrant que tu cites Nils Frahm parce qu’on devait prendre un thé ensemble. Je m’en souviens très bien. On était entré en contact pour se voir et ça n’est jamais arrivé. On s’est toujours raté et ça reste une petite frustration personnelle. Je suis certain qu’on arrivera à se voir un jour pour collaborer. Mais là-bas, j’étais pas vraiment dans la recherche de collaboration. J’étais dans un studio très excentré, situé à Tempelhof, dans un quartier où il ne se passe pas grand chose. Il y a eu une première étape où je suis beaucoup sorti, je me suis nourri des soirées berlinoises et quand j’ai commencé à faire de la musique, j’ai hiberné, j’ai fait l’ours. Je me suis imprégné de l’environnement, de l’ambiance, le rythme de la ville, les grands espaces et la scène musicale. C’était une manière de m’isoler comme je l’ai fait avec mon dernier album sauf que c’était en Bretagne cette fois-ci. Quand je compose j’ai besoin de me couper du monde dans un premier temps. Ensuite, j’aime bien collaborer, mais l’essence même de l’album doit se faire coupé du monde.

Pensez-vous qu’il existe une réelle différence entre la culture électronique berlinoise et celle qui règne en France ?

Récemment la France a rattrapé son retard. L’époque où je suis arrivé à Berlin, j’avais l’impression de voyager dans le futur et je me disais qu’on était vraiment à la traîne. Quand j’ai quitté Paris pour Berlin, on essayait de rester dans une musique très vintage, une tendance à rester rétro, une musique très inspirée par François de Roubaix et les années 70. À Berlin, le regard était tourné vers la musique moderne. J’ai pris une vraie claque quand j’ai posé mes valises dans la capitale allemande. À présent, à Paris, plus particulièrement la banlieue parisienne, a vraiment rattrapé son retard sur son homologue allemand. Il y a beaucoup d’inventivité et de variété.

Photo copyright : Olivier Donnet

Et vous, quel regard posez-vous sur cette nouvelle vague d’artistes avec pour figure de proue un Petit Biscuit, par exemple ?

Je trouve que c’est une période super excitante et intéressante de par sa variété. En France, il y a une palette très large. Pour vous dire, je reçois beaucoup de sons de la part d’une multitude de jeunes producteurs. Du coup j’entends des trucs excellents, c’est hyper varié, très lent, très calme, on ose revenir à une musique électronique beaucoup plus posée et en même temps, il y a une techno super dure qui se développe.

Pour revenir à votre album, chacun comprend de manière différente un album à l’écoute. Chaque personne doit trouver sa propre clé pour déchiffrer le message que l’artiste a souhaité transmettre. Il y a donc une multitude de façons d’interpréter un album. Mais comment doit-on réellement cerner Mirapolis ?

T’as tout dit. Il n’y a pas vraiment de message excepté le morceau où je donne la parole à Saul Williams où il démonte Donald Trump. Je sentais qu’il en avait gros sur la patate et des choses à dire sur le sujet. Qui plus est, j’étais complètement raccord avec lui. Sinon pour le reste, c’est plus de la musique instrumentale, qui sort spontanément, naturellement. Il n’y a pas vraiment de message qui l’accompagne, c’est plus une disque de sensation. Pour la petite histoire, quand j’ai débuté l’album avec le premier morceau I,Philip, j’étais dans un état d’esprit joyeux, très serein, mais les gens ressentent plus une mélancolie à propos de ce morceau…

Nous l’avons ressenti de cette manière également. On a presque l’impression de se retrouver sur une piste d’élan et on entame notre course pour gentiment prendre notre envol…

L’image me parle énormément. Cette notion de décollage, de planer, de relief également sont des aspects qui comptent dans la confection d’un album. Pour moi, c’est intéressant, quand tu fais un album, de produire quelque chose de très contrasté, avec des aspérités, surtout en musique électronique. J’essaie de jouer de plus en plus avec le silence, de ralentir les morceaux, de les épurer aussi. Je cherche à rendre ma musique riche est variée, à l’image de la vie. Un jour vous êtes de mauvaise humeur et l’autre vous vous sentez dans une forme étincelante. Tout n’est pas tout rose comme le laisse entendre David Guetta (rires).

J’essaie de jouer de plus en plus avec le silence, de ralentir les morceaux, de les épurer aussi. Je cherche à rendre ma musique riche est variée, à l’image de la vie.

Il est inévitable d’évoquer votre passage et performance à la Philharmonie de Paris. Est-ce que ce concert vous a indubitablement changé dans votre vie d’artiste ?

C’est sûr ! C’est certain que ce concert a provoqué des choses en moi. C’était vraiment particulier parce qu’effectivement ça se déroulait dans un lieu atypique sachant que la Philharmonie de Paris est plutôt dédiée à la musique classique, donc j’étais hyper touché et flatté d’être invité par les programmateurs pour me produire là-bas. Pour moi, c’était un choix très culotté de leur part. Imaginez ce que ces quelques  » vieux abonnés » de la Philharmonie ont dû se dire quand ils m’ont vu débarqué. Je pense que c’était autant une surprise pour eux que pour moi, dans le sens où il y a eu beaucoup de collaborations. Et même s’il y a eu beaucoup de travail en amont, le soir même il y avait beaucoup de surprises et c’était des moments très émouvants, très forts. J’en suis sorti transfiguré de cette expérience. Après ça, j’avais l’impression que le champ des possibles s’était ouvert à moi. J’ajouterai aussi que mon envie de collaborer avec les autres s’est amplifiée. Je pense surtout au travail que j’ai effectué avec John Stanier ou encore Alain Damasio à cette occasion.

On compte plusieurs collaborations de choix sur cet album. On pense à Bryce Dessner, Saul Williams, Baxter Dury et Kazu Makino. Que des artistes avec beaucoup d’expérience. Mais vous avez fait appel à une jeune artiste, véritable révélation cette année : Noga Erez. Est-ce que Noga Erez est la figure principale de cette nouvelle génération d’artiste pour vous ?

Il y a un peu de ça. En fait, je l’ai découverte au même moment où je confectionnais l’album et j’avais déjà fait la moitié du chemin. J’avais déjà plusieurs collaborations et je me suis rendu compte que c’était un album très masculin, ça manquait de femme (rires). Au moment où je me disais ça, je suis tombé sur une vidéo de Noga Erez sur internet, qui m’a complètement fasciné. Cette fille dégage une énergie et ses productions sont très culottées, très inventives et sa voix me plaisait beaucoup aussi. Du coup, j’ai enquêté sur elle et je me suis retrouvé sur des vidéos où on la voyait faire des petits live. Je l’ai contacté et c’est allé très vite, elle était très cool et très réceptive. C’est aussi une vraie productrice. C’est pas seulement une chanteuse, c’est aussi une vraie geek qui m’a appris des choses. Elle est vraiment intéressante.

Vous avez évoqué, à l’occasion d’une interview pour tsugi, l’envie de retrouver le même état d’esprit que sur votre premier album. Cette naïveté, cette insouciance, cette imperfection qui façonnent un premier album, mais qui font la beauté d’une première oeuvre. Pensez-vous que vous pouvez retrouver cette insouciance d’antan ?

(Ndlr : il commence par un large sourire) C’est vrai que c’est hyper intéressant. Ce premier disque je m’en souviens. J’en étais assez complexé au vu de mes productions maladroites. C’est presque naïf mais il y a quelque chose qui me touche dans ce disque. Bon c’est pas très objectif, mais c’est vrai que je peine à retrouver cette spontanéité et surtout cette innocence, ce sont deux choses très difficiles à retrouver. D’ailleurs, ce besoin de s’isoler pour créer un album me rappelle à mes débuts, quand j’étais tout seul dans une chambre de bonne, tard dans la nuit parce que j’étais insomniaque. Je pense que Mirapolis retrouve un peu de cette innocence du premier album, alors que dans les précédents j’avais plus cette impression de sombrer dans la démonstration technique pour montrer mes progrès. Un détail le prouve : mes albums sont moins chargés et plus épurés.

Vous avez émis le souhait de collaborer avec Sufjan Stevens. Un détail qui ne trompe pas, vous avez collaboré avec Bryce Dessner qui, lui-même, a collaboré avec Stevens sur l’excellent album Planetarium. Y’aurait-il une chance de voir Rone et Sufjan Stevens en duo prochainement ?

(Rires) Ouais, ouais ! On est en contact ! Bryce Dessner est un très bon ami à Sufjan Stevens. Comme je connais bien Bryce, il fait le lien entre nous pour le moment. On ne se connaît pas encore très bien mais on s’est croisé plusieurs fois. Je pense que ça se fera un jour…

On sent que vous aimez vous entourer d’artistes venant de tous horizons. Je pense à l’écrivain Alain Damasio, à Saul Williams qui est poète, écrivain, rappeur et acteur, ou au cinéaste Michel Gondry. Avez-vous besoin de sentir l’art dans sa forme générale ?

Je sens le besoin d’aller chercher des choses ailleurs que la musique. Mes premiers live étaient dans des clubs et avec plein de codes. C’était génial, je me suis épanoui là-dedans pendant quelques années, mais rapidement je me suis rendu compte que c’était trop codifié. En réaction à ça, j’ai ressenti le besoin d’aller chercher dans d’autres genres musicaux et j’ai rapidement travaillé avec des musiciens au répertoire classique. J’avais besoin d’ouvrir les fenêtres, d’aller chercher des choses dans la littérature et dans le cinéma, mais ça depuis toujours (ndlr : il a étudié le cinéma à la Sorbonne). À une époque, je regardais plus de films que j’écoutais de musique. On peut dire que je me suis nourri de cinéma.

Vous êtes un autodidacte. Pensez-vous qu’apprendre sur le tas confère une approche différente, que l’apprentissage en devient plus formateur ?

C’est sûr. Beaucoup d’artistes que j’aime n’ont pas eu le parcours traditionnel. Ce que je trouve très intéressant dans la musique électronique, quand j’ai commencé à en faire, à utiliser les outils pour en faire, après quelques expériences avec un piano et une prof qui essayait de me faire jouer du piano, j’ai senti une immense liberté avec ces logiciels à bidouiller ma musique dans mon coin. J’apprenais tout seul, en me retroussant les manches pour comprendre comment cette musique fonctionnait. Et maintenant, je suis un peu partagé, je vois plusieurs écoles de M.A.O (ndlr : musique assistée par ordinateur) qui apprennent à des jeunes gens à utiliser ces outils et une partie de moi trouve ça génial, mais une autre trouve ça moins bien. Si c’est pour voir l’équivalent de la prof de musique qui fait jouer de la flûte à bec, c’est le charme de la musique électronique qui s’envole. Il ne faut pas briser cette petite magie, il faut cultiver ce côté autodidacte de la musique électronique et échanger ses tuyaux avec ses potes et autres producteurs.

Il ne faut pas briser cette petite magie, il faut cultiver ce côté autodidacte de la musique électronique

Pensez-vous qu’en 2018 il n’est plus possible d’avoir de succès sans avoir recours à la musique digitale ?

Ouh ! Euh… c’est une question difficile. Je ne connais pas vraiment les recettes du succès mais ce que je peux te dire c’est que tu peux faire un excellent album sans musique digitale. Mais est-ce que ça va marcher ? Ca, c’est une autre question. Difficile d’y répondre…

Maintenant que vous avez collaboré pour la pochette de votre album, est-ce qu’il y a des chances de voir une collaboration entre Michel Gondry et Rone au cinéma dans un avenir proche ?

C’est un peu tôt pour en parler, mais ce que je peux dire c’est que cette petite collaboration sur l’album a développé une super relation entre nous deux. C’était la première fois qu’il créait une pochette d’album et il s’est vraiment éclaté à la faire. Mais oui, il y a sûrement des choses qui se feront, on en discute en tout cas.

Bon pour clôturer cet entretien : votre film 2017 et votre album 2017 ?

Alors j’ai pas vu énormément de films mais j’ai vu dernièrement Les Garçons sauvages de Bertrand Mandico. J’ai été fasciné, c’est un poème ce film. Et pour l’album, (il marque un temps et sort son portable pour vérifier son compte Spotify) je vais arrêter mon choix sur Sleep Well Beast de The National. Bon même si ça fait un peu « corporate » (rires).

rone-music.com