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Pentagon Papers : Spielberg oublie Ellsberg dans l’affaire

Après Spotlight en 2015, vainqueur de l’Oscar du meilleur film, Steven Spielberg y va de son « film journalistique » avec Pentagon Papers (The Post). Cette fois-ci ce n’est pas le Boston Globe au centre des débats, mais le Washington Post et en second rideau le New York Times. Deux titres très populaires au pays de l’Oncle Sam, qui vont se partager un scandale d’Etat qui plongeant le gouvernement américain dans de beaux draps.

Si le New York Times est en avance dans le déballage des informations gouvernementales secrètes, le Post tente de rattraper son retard grâce à une injonction faite à l’encontre du Times. Le Post n’est pas concerné par cette injonction. L’occasion rêvée pour Katharine Graham (Meryl Streep) de prendre le taureau par les cornes et publier un dossier sensible qui touche 4 présidents américains.

Sur les traces de Daniel Ellsberg

Pentagon Papers met en lumière un homme en particulier. Outre l’envie farouche de mettre en avant sa figure féminine, Katharine Graham ou le fonceur Ben Bradlee (Tom Hanks), Spielberg parle d’un certain Daniel Ellsberg. Campé par le très talentueux Matthew Rhys (The American), Ellsberg est la pierre angulaire du récit, le lanceur d’alerte qui a osé fournir des rapports secrets sur la guerre du Vietnam, ce qui l’obligerait à vivre reclus afin de garder la vie sauve. La séquence d’ouverture le montre au coeur de la guerre, à suivre les troupes et écrire ses comptes rendus dans une moiteur qui transpire sur la caméra. Exit la jungle, on le retrouve dans l’avion qui le ramène à bon port, à discuter entre autre avec Robert McNamara (Bruce Greenwood). Ensuite, quasiment plus rien à propos du fauteur de trouble, l’initiateur de cette révolte. Hormis quelques scènes où on le voit voler les fameux dossiers et converser avec l’un des journalistes du Post, Ben Bagdikian (Bob Odenkirk), Ellsberg disparaît des écrans radars pour laisser place à Graham et Bradlee.

Photo copyright : Universal Pictures

Choix délibéré de Spielberg de mettre en lumière le sexisme de l’époque à travers Graham, et les choix compliqués d’un travail d’éditeur de publier ou pas, ainsi que la pression engendrée par l’entrée toute fraîche en bourse du journal et celle des investisseurs – laissant de côté le courageux Ellsberg. Plusieurs facteurs qui font que Graham doit garder son sang froid alors que son acolyte, le rédacteur en chef Bradlee, souhaite un coup d’éclat. Personnage central, très important dans l’angle choisi par Spielberg, Bradlee est peut-être, comme Ellsberg, celui qui a fait bouger les choses, qui a réussi maintenir une pression (énorme) sur Graham. Grâce à son courage, le trio Graham, Bradlee, Ellsberg va pousser le gouvernement américain à s’incliner et récolter les foudres de millions de compatriotes. Même si certaines figures comme Bagdikian ont une place prépondérante dans l’affaire des Pentagon Papers, le cinéaste américain préfère s’attarder au haut de la pyramide, omettant quelque peu l’impact des autres journalistes impliqués.

Discussions en coulisses, presse contre investisseurs

Film fait de vives discussions, de prises de parole, Pentagon Papers flirte souvent avec le récit moralisateur et très dénonciateur, manquant par moments de nuance. Où Spotlight a réussi à déjouer les pièges, Pentagon Papers se prend partiellement les pieds dedans. L’envie débordante de Spielberg de mettre en avant le conflit qui règne entre l’éditrice d’un journal d’envergure et la foule d’investisseurs désireux de ne pas s’attirer une mauvaise pub avec des publications sensibles nous laisse perplexes sur le parti pris par le réalisateur et ses deux scénaristes (Liz Hannah, Josh Singer). Au détriment d’un homme au courage exemplaire qui reste cloîtré dans une chambre d’hôtel attendant le sort que lui réserve les services secrets américains. Là, Spielberg laisse délibérément un atout sur le bas-côté, le fondement même de l’histoire.

Mieux investi par McCarthy dans Spotlight, l’aspect « journalisme d’investigation » n’est pas mis à l’honneur. Spielberg s’obstine à se focaliser sur le duo Hanks et Streep. Si Hanks est excellent, Streep l’est moins, un personnage qui ne lui sied pas, elle en devient même irritante avec ses bras écartés dans sa somptueuse demeure à accueillir ses convives à des cocktails parties.

Le gros hic est assurément le développement du sujet. Une histoire passionnante dont Spielberg n’use pas des nombreux points de vue. On s’attendait à un film carré comme l’était le Pont des Espions, très travaillé et clinique. À la place, il centre sa caméra sur deux personnages au milieu du marasme judiciaire, alors que les enjeux sont juste à côté. Même si on reproche à l’auteur de 71 ans de taper « à côté », Pentagon Papers reste intéressant au vu du sujet et de la situation tendue qui y règne. L’expérience de « Entertainment King » plaide en sa faveur, tout comme son directeur de la photographie, Janusz Kaminski, capture une ambiance froide et tendue, comme la mise en scène d’ailleurs. 

Autre petit détail amusant, le film se clôt où Les Hommes du Président débute, c’est-à-dire le jour de l’infraction de l’immeuble du Watergate. Un joli clin d’oeil au film d’Alan Pakula.

Casting : Meryl Streep, Tom Hanks, Sarah Paulson, Matthew Rhys, Bob Odenkirk, Bruce Greenwood, Tracy Letts, Bradley Whitford, Alison Brie, Carrie Coon

Fiche technique : Réalisé par : Steven Spielberg / Date de sortie : 24 janvier 2018 / Durée : 115 min / Scénario : Liz Hannah, Josh Singer / Musique : John Williams / Distributeur suisse : Universal