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Paris est à nous : une belle coquille vide

Reprenons : un tournage étalé sur 3 ans, avec les moyens du bord et une soif de faire du cinéma brut, au milieu des rues de Paris. Alors que les distributeurs n’en voulaient pas, trop expérimental d’après ses auteurs, Netflix s’est emparé du projet pour le proposer sur sa plateforme. Une belle vitrine pour ce collectif regroupé derrière le pseudonyme d’Elisabeth Vogler. Une expérience technique pour tester une petite caméra avec stabilisateur, en se risquant aussi narrativement à l’improvisation. Tout était perçu comme un test grandeur nature pour une expérience cinématographique différente.

Le contexte et l’envers du décor expliqués, Paris est à nous suit Anna (Noémie Schmidt) et Greg (Grégoire Isvarine) dans leur relation tumultueuse. L’un est prêt à décamper à Barcelone pour son boulot, laissant dans l’expectative sa partenaire groggy. Elle décide de le rejoindre mais rate son vol. Un signe. Un couple qui se déchire, décortiqué timidement au milieu des réflexions philosophiques et existentielles.

Le monde et sa prévisibilité

Rapidement le sens du cadre, l’esthétique plutôt réussie, le travail des couleurs démontrent une maîtrise technique réjouissante. Mais si le travail visuel passe le cut, le reste laisse à désirer. Dès son entame, au milieu de musiques électroniques, les prémices d’un amour profond s’amorce au milieu des lasers colorés et les fêtards. En voix off, Anna exprime des souvenirs d’enfance où elle regardait avec sa soeur les avions se croiser pour faire une croix dans le ciel. Elle rêvait, au milieu de sa campagne, que quelque chose de grave se passe pour se sentir vivante. Un premier « jet » qui vous glace par sa futilité. Un premier froid, un premier pas de côté avant de prendre son envol, démarrer une chorégraphie endiablée au milieu des manifestations parisiennes, comme annoncé ? Malheureusement nous allons vite déchanter, car Paris est à nous use d’une trame pseudo philosophique, remettant en cause le véritable sens de la vie. Un genre de « grand jeu vidéo » prévisible.

D’innombrables plans serrés sur le visage de Noémie Schmidt, au milieu d’un cataclysme prochain, des innombrables rassemblements et discours politiques en toile de fond, et vous voilà confrontés à la vision très fragile d’un collectif se frottant rapidement aux limites d’un propos boursouflé. Un besoin de traverser une ville au bord de la rupture, d’une société où les visages se figent face à la violence qui règne. Le couple, une belle métaphore du vide, représente une société capitaliste et libre ou une génération désillusionnée. Anna incarne ce besoin de liberté totale, courir à n’en plus finir à travers les arrondissements parisiens, à laisser son regard se perdre vers l’horizon. Et Greg se présente comme le jeune aux dents longues, cherchant à se « mettre bien » financièrement, bosser pour arriver à la hauteur de ses ambitions. Deux êtres en décalage qui s’aiment quand même, qui essaient de faire fi des failles toujours plus béantes de leur union.

Pâle copie de À la merveille ?

Outre des fulgurances et des séquences qui engagent une réelle mise en abîme de notre ère, les incessants discours convoquent une vision désabusée et artificielle de la jeunesse d’aujourd’hui. Paris foisonne, Paris bouge, mais tout s’assombrit, à la recherche d’une flamme pour éclairer tout ça. Un couple aux ambitions différentes, tout comme la mise en scène qui rappelle le maître Terrence Malick. Aussi frappant et irritant que cela puisse paraître, Paris est à nous ressemble étrangement à une pâle copie de À la merveille dans son traitement et ses envolées lyriques. Travail en voix off, les visages paralysés par le questionnement, des êtres qui se ratent et s’épient, le tout capté par une vision hallucinée. Malick a cette faculté de magnifier chaque plan par sa poésie du cadre, pas Vogler. Souvent copié mais jamais égalé. Un dicton qui colle aux baskets de l’équipe du film. On pourrait presque comparer le travail du collectif en un vaste délire, un rite de passage criblé de platitude, entre la fin d’un état de bien-être et un état angoissé.

Interroger la jeunesse, arpenter Paris avec ce couple, au milieu des vagues et des foules, et les voir vides et inhabitées. Paris est un personnage à part entière qui méritait un meilleur traitement au détriment de deux jeunes gens qui s’enlacent et s’embrassent, finissant par nous lasser. Paris est à nous démarrait avec une riche idée, le cinéma en milieu réel, au plus près de la rue, avec des cinéastes passionnés et affamés de beauté visuelle. Malgré quelques belles prédispositions, de jolies séquences, l’histoire est une coquille vide. L’intériorité des sentiments aurait dû prédominer. On ne traverse jamais l’histoire, on la découvre en surface, dans une improvisation malvenue tant au niveau du jeu qu’au niveau scénaristique. On n’est jamais happé dans cette agitation environnante, dans cette remise en question profonde de notre époque. On frôle la caricature adolescente. Un bouillonnement de questions qui ne vient jamais, ou timidement, versant vers de légers poncifs, manquant d’une véritable profondeur narrative.

Casting : Noémie Schmidt, Grégoire Isvarine, Marie Mottet, Lou Castel

Fiche technique : Réalisé par : Elisabeth Vogler / Disponible sur Netflix depuis le 22 février 2019 / Durée : 84 min / Scénario : Elisabeth Vogler, Remi Bassaler, Paul Saisset, Souliman Schelfout / Photographie : Elisabeth Vogler / Musique : Jean-Charles Bastion