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Marie-Castille Mention-Schaar : « Les mères méritent de se sentir légères »

Depuis 2012, Marie-Castille Mention-Schaar s’est muée en réalisatrice et s’est faite l’auteur de 5 métrages. De Ma Première fois, sorti en 2012, à Le Ciel attendra, sorti en 2016, la réalisatrice française s’est souvent intéressée à des faits qui ont fait l’actualité, mais également de ses propres histoires comme le prouve son premier film qui s’inspire de sa première grande histoire d’amour. En 2016, Mention-Schaar s’est distinguée à l’occasion du dernier Festival de Locarno avec Le Ciel Attendra, un sujet brûlant sur la radicalisation de deux jeunes filles.

En 2018, les femmes restent à l’honneur avec La Fête des Mères, un récit qui englobe plusieurs femmes. De la boulangère à la Présidente de la République, elles sont animées par une seule et unique chose : l’instinct maternel. Film choral qui dépeint plusieurs portraits, plusieurs personnalités, plusieurs stades de vie. Une ode à la femme moderne avec ses tracas et ses questionnements de mère. Marie-Castille Mention-Schaar parle des 1001 façons d’être mère en 2018. Rencontre.

Après Le Ciel Attendra, un film qui traite de la radicalisation de jeunes filles, vous passez à La Fête des Mères, un récit qui met en avant les différentes façons d’être mère. Comment êtes-vous arrivée à ce sujet de film ?

Une conversation un peu anodine avec une amie où l’on parle de relations parfois compliquées avec nos enfants et le rapport compliqué avec notre mère. Et j’ai constaté qu’il n’y avait jamais eu de film intitulé la Fête des Mères. J’ai trouvé le titre génial pour parler de toutes ces relations et ces profils de mères. J’ai commencé à gribouiller quelques pages là-dessus avec des histoires que j’avais dans ma tête, mais d’une manière individuelle. L’histoire d’une présidente qui accoucherait pendant son mandat ou d’une femme qui préférerait préparer l’enterrement de sa mère que plutôt d’aller se réconcilier avec elle. J’avais ces profils en tête et je me disais qu’il serait intéressant de les construire ensemble.

Est-ce une histoire qui reflète votre relation avec votre mère ? Aviez-vous une relation conflictuelle avec elle?

Je ne savais pas que c’était une thérapie (rires) Je suis toujours très admirative des gens qui parlent de leur relation sans nuage et harmonieuse avec leur mère. Je me dis parfois que les gens exagèrent. Les relations mère-fille sont toujours un peu conflictuelles. Alors oui, j’ai eu une relation normale avec ma maman, mais quand on est maman il y a toujours une frustration. Quand on est enfant on veut toujours beaucoup de sa mère, on lui reproche beaucoup de choses et quand on est maman, on est toujours très frustrée de ce que nos enfants ne nous donnent pas. Les frustrations sont des deux côtés.

On sent dans votre film l’absence du père qui est un peu mis à l’écart. Bien sûr, votre film s’appelle La Fête des Mères, les sujets principaux sont les femmes et l’image de la mère sous toutes ses formes. Le rapport paternel est très tendu dans votre histoire. Est-ce là une envie de combattre l’image patriarcale ?

C’est sûr que j’ai grandi dans une famille où il n’y avait pas beaucoup d’hommes. Plutôt beaucoup de femmes. Je suis une maman qui élève ses deux enfants seule. Donc inutile de préciser pourquoi je mets en avant l’image de la femme, mais ce n’est pas pour cette raison. D’abord c’est un film qui s’appelle La Fête des Mères et beaucoup de personnages sont mamans et certainement parce que je suis une femme moi-même, donc j’ai une sensibilité plus forte par rapport à une relation mère-fille que mère-fils. Et pour autant, je trouve que les personnages masculins sont très importants, très bienveillants, ils apportent beaucoup de tendresse. Ils ne sont pas du tout dans la caricature. Alors oui, il y a des hommes qui sont absents, mais les pères sont souvent absents. Il y a beaucoup de mamans qui élèvent leurs enfants seules. La relation mère et père n’est biologiquement pas la même. C’est un autre type de relation. Peut-être que je vais réaliser un film qui s’appellera La Fête des Pères, un jour… (rires).

Le personnage de Clotilde Courau lance cette réplique : « Il y a 1001 façons d’être mère. » En êtes-vous certaine ?

Oui, il y a beaucoup de façons d’être mère. D’abord, on ne sait jamais la mère qu’on va être. Je pense qu’on le découvre, on grandit en même temps que ses enfants. On apprend à l’être en le vivant, en l’expérimentant. C’est pour ça que j’étais intéressée par ce personnage de présidente de la République. Une femme autant puissante qu’elle est, se retrouve face aux mêmes doutes, aux mêmes angoisses que les femmes peuvent avoir à la naissance de leurs enfants. Pour moi il y a énormément de façons, il n’existe pas de manuel pour être mère. Personne ne vous apprend à être mère. On a des exemples, bien sûr, et parfois on fait même tout le contraire de nos exemples. C’est ça aussi la complexité de la relation qu’on a avec sa mère. Cette complexité est incarnée par les 3 soeurs, surtout avec le personnage d’Olivia Côte. Certaines femmes font la même chose et d’autres font tout le contraire. Mais oui, je pense qu’il y a plusieurs façons d’être mère. Peut-être pas 1001… (rires).

il n’existe pas de manuel pour être mère. Personne ne vous apprend à être mère

Ce trio de soeurs (ndlr : les rôles de Clotilde Courau, Olivia Côte, Pascale Arbillot) est intéressant dans sa conception. Les 3 caractères sont distincts, mais l’instinct maternel fait défaut à ces 3 femmes. D’ailleurs l’une d’elles ne veut absolument pas être mère…

C’est pas aussi simple que ça. Elle ne veut pas être la mère qu’elle a eu elle-même. Elle a très peur d’être cette mère absente et froide. Parfois cruelle. Elle ne veut pas reproduire les mêmes erreurs que sa mère (ndlr : Olivia Côte). La deuxième (ndlr : Clotilde Courau), elle, s’épanouit plus dans sa vie de femme que dans celle de mère. La troisième (ndlr : Pascale Arbillot), c’est celle qui a le plus d’amour à donner. Elle a cette envie de transmettre cet amour. Autre détail, elle est plus effacée, mais pour moi elle est plus forte que les deux autres. Il y a une résilience dans ce personnage que je trouve très intéressant et elle est dans le pardon également. Forcément, quand on est dans le pardon, on avance plus vite, on est plus vite apaisé par rapport au quelconque blessure qu’on aurait pu connaître. Mais je ne sais pas si l’instinct maternel existe.

Pensez-vous qu’à travers ces 3 femmes, il y a une peur de perdre un statut de femme, voire même un deuil d’une « jeunesse » après la maternité ?

Je ne vois pas ça comme ça.

Je pense surtout au personnage de Clotilde Courau.



Le personnage de Clotilde est confronté à cette horloge biologique. Même si on a pas envie d’avoir un enfant, à un moment donné on sait que ça s’arrête. C’est quelque chose de très violent à vivre. C’est pas nous qui le décidons. Un homme a cette chance, ce choix de se dire à n’importe quel âge : je veux avoir un enfant. Qu’il ait 30 ou 70 ans, parfois plus. Une femme sait quand ça s’arrête et ce n’est pas de son ressort. Ce n’est pas sa volonté. Une grande injustice biologique.

Pourrait-on dire que votre film parle de l’image de la femme moderne dans notre société ?

Des femmes modernes je ne sais pas, mais des femmes en général, oui. De la charge mentale qu’induit une activité de mère. Il y a aussi une charge et une décharge hormonale après l’accouchement par exemple. Ça bouillonne, ça se met en travers de toutes rationalisations. Ne pas oublier qu’une maman c’est une femme. Souvent, nous avons tendance à oublier et nous mettons la femme de côté, de mettre ce qui est important pour nous de côté et de ne pas oublier l’enfant qu’on a été. C’est aussi un film qui peut être perçu comme un rapport aux hommes, aux pères, la place qu’on ne leur laisse pas toujours. L’enfant quand il est là, il y a un tel bouleversement qu’on gère au fur et à mesure avec le partenaire qu’on a ou qu’on a pas. On en demande beaucoup aux mères et ce film est aussi pour nous déculpabiliser, nous décharger d’un poids. Les mères méritent de se sentir légères. On fait beaucoup de choses et on fait du mieux qu’on peut.

Pensez-vous que la société manque d’indulgence envers les femmes ?

La société s’est construite comme ça et il faudra du temps pour que ça se rééquilibre. On en demande beaucoup aux femmes et nous nous culpabilisons aussi. La société nous fait bien remarquer que quand nous n’avons pas d’enfant, c’est encore très mal vu ou questionné. On doit se justifier si nous ne voulons pas d’enfant. C’est presque devenu une décision courageuse. Je pense que c’est parfois plus difficile de ne pas faire un enfant que d’en faire un.

La société nous fait bien remarquer que quand nous n’avons pas d’enfant, c’est encore très mal vu ou questionné

Vous avez brossé beaucoup de portraits dans votre film. Est-ce une expérience personnelle que vous avez traduite à l’écran ?

Bien sûr qu’on met de soi dans ses propres films. Sur celui-là, je suis toutes ces mères. Vraiment. Une mère est multi-facettes. On découle d’une somme de plusieurs personnes. Nous sommes notre mère, notre père, la soeur de notre père, la grand-mère de notre mère. Nous sommes nous-mêmes une mosaïque. Je suis dans tous ces personnages. Par exemple, il y a ce personnage de cette prostituée à Paris. Culturellement je ne me retrouve pas, mais je me reconnais dans le courage qu’elle a pour subvenir aux besoins de son fils resté en Asie, pour lui permettre d’avoir un avenir meilleur.

On vous colle volontiers l’étiquette de cinéaste engagée, mais vous ne semblez pas l’apprécier ?

Comment dire. (elle marque un temps de réflexion) Je pense qu’il faut être très modeste par rapport à ce qu’on fait. J’ai toujours peur du manque de légitimité. Il y a des cinéastes qui prennent des risques pour faire du cinéma, qui sont menacés de prison ou de mort. Pour moi ce sont eux qui sont les vrais réalisateurs engagés. Quand on me le dit, je préfère dire non. Je ne prends aucun risque à part celui de rencontrer de mauvaises critiques de la presse. C’est pas vraiment un risque. Le seul vrai risque réside dans le refus du public de ne pas se déplacer pour visionner mes films. Le risque reste moindre. Par contre, je suis très flattée qu’on me dise que je suis engagée. J’essaie de mettre la lumière sur certains sujets qui me paraissent fondamentaux.

J’ai aperçu votre tweet après la parution de la sélection cannoise : « 18 films en Compétition. 15 réalisateurs et 3 réalisatrices. » Êtes-vous remontée contre cette sélection ?

Je pense que vous avez aussi vu la petite dépêche dans le film qui annonce la nouvelle qu’une réalisatrice a gagné la Palme d’Or. Ce petit clin d’oeil est ma réponse… (rires). Au regard d’aujourd’hui, dans les grands festivals, il y a très peu de femmes sélectionnées. Je serais pour qu’on fasse un processus de sélection à l’aveugle, qu’on enlève les noms au générique. Je voudrais juste voir les résultats. Il faut donner la chance au film et non à celui qui l’a réalisé. Ce serait intéressant.