Search for content, post, videos

Locarno 2018 | Philippe Lesage : « On s’auto-sabote dans les relations amoureuses »

Le cinéma québécois est une valeur sûre. Après les succès du jeune et fougueux Xavier Dolan, la partie francophone du Canada nous propose des cinéastes toujours plus captivants. Philippe Lesage fait partie du mouvement, lui, l’auteur du subtil et mystérieux Les Démons. Le Canadien a délaissé le cinéma documentaire pour se pencher sur la fiction à présent. Bien lui en a pris puisqu’après son premier long-métrage de fiction réussi, le second retrouve de sa rigueur et de son excellence. Intitulé Genèse, l’histoire dépeint trois personnages face à leurs premiers amours, face à l’exploration de l’intériorité des sentiments. Sous la canicule tessinoise, nous retrouvons un Philippe Lesage pimpant, naviguant entre sa conférence de presse et son flot d’interviews, pour évoquer Genèse, un film introspectif et attachant.

 

On sent une vraie intériorité des sentiments chez vos personnages. Guillaume est tout en retenue, mais cherche à s’exprimer d’une certaine manière. Il y a comme un fragment de votre précédent film Les Démons. Est-ce une extension de votre dernier film en date ?

C’est une extension dans le sens où même le personnage de Felix revient. Si vous avez vu le film, vous aurez sûrement remarqué que c’est le même acteur. Pour moi, c’est totalement en continuité, parce que j’étais dans un retour en arrière avec Les Démons, qui était beaucoup plus autobiographique que celui-ci, je dirais. Pour Les Démons, je revisitais une partie de mon enfance où j’avais ces questions par rapport à la sexualité et même celles des adultes. Tout ça semblait un peu effrayant, mêlé à mes craintes sur ce que j’entendais à propos des tueurs en série, les pédophiles et le sida. Je me retrouve, avec Genèse, dans une thématique qui s’en rapproche : la sexualité. Les questions qu’on se pose quand on est jeune, du fait que c’est constamment en mouvement, que la sexualité est quelque chose qui évolue, qui se transforme. Alors effectivement, il y a cette profonde peur de s’extérioriser.

Une sexualité en mouvement, mais une peur continuelle de se dévoiler. Pensez-vous que dans vos personnages il y a cette envie de repousser le plus longtemps possible ce moment fatidique d’avouer son amour, pour se préserver d’un hypothétique chagrin ?

Je ne pense pas, parce que tôt ou tard, ils osent se dévoiler. Par exemple, dans l’histoire de Guillaume, il se dévoile un peu en réaction, en fonction de son meilleur ami. C’est une contre-réaction. Il s’est senti humilié, blessé, mais comme il est fort, il ne veut pas que son ami s’en tire comme ça. Et l’idée d’aller faire cette déclaration d’amour devant un parterre d’élèves, ce n’est absolument pas pour le séduire, mais plutôt une confession pour lever voile sur cette histoire. Il y a du passif agressif.

Photo copyright : FunFilm

Guillaume a-t-il un côté masochiste, autodestructeur ?

Exactement. Il y a ce côté. Mais tout ça fait partie de la difficulté d’aimer. Parfois on s’auto-sabote tellement dans les relations amoureuses. Rien n’arrive pour rien dans une relation. Je parle de quelque chose d’ésotérique, on s’arrange toujours pour se faire larguer. Il y a aussi un différent niveau de conscience, je crois.

On sent une vraie souffrance psychologique chez vos personnages. Il y a plusieurs moments clés dans votre film. Pour Charlotte, il y a ce moment où son petit ami lui propose d’essayer une relation libre, pour Guillaume il y a ce moment où il se retrouve pris à partie par son prof, et pour Felix, le moment charnière est le moment où il décide d’adresser une lettre pour avouer ses sentiments à Sabrina. En construisant votre film, vous êtes-vous dit qu’il vous fallait trois moments charnières pour modeler vos trois personnages principaux ?

Non, il n’y a pas de moment charnière. Il n’y pas de scène clé dans chacune des histoires. C’est libre à chacun de voir la structure du récit. Pour moi, chaque scène a son importance. Prenons l’exemple de Felix : la lettre démontre son incapacité de communiquer. Un reflet de sa timidité, peut-être même d’un conseil maladroit d’un adulte qui veut bien faire (ndlr : le moniteur du camp d’été lui propose cette alternative). Personnellement, ça n’a jamais marché quand j’écrivais des lettres quand j’étais jeune (rires). Même après une rupture, écrire une lettre n’a jamais réparé les pots cassés (rires). Mais pour revenir à la structure du film, il y a beaucoup de scènes, de petites choses qui mènent les personnages là où ils vont. Pour Charlotte, il y a une surprise désagréable quand son copain lui explique qu’il serait intéressé à expérimenter une relation libre, mais après elle prend conscience de ce qui ne fonctionne pas dans la relation. Après ça mijote et si elle ne s’intéresse pas à ses intérêts à lui, elle perd de son intérêt pour lui. Finalement, tout ça l’éloigne.

Et c’est pour ça qu’elle décide de se retourner vers un homme plus âgé ?

Il y a une valorisation d’être désiré par une personne plus âgée. J’ai souvent l’impression que les jeunes femmes vivent avec plus de maturité et d’empathie les émotions. C’est peut-être un cliché de dire ça, mais les garçons sont un peu plus bêtes parfois. Et Charlotte recherche une valorisation dans le regard d’un homme plus âgé. Mais qu’il soit plus vieux ou pas, c’est un peu anecdotique. Je pense que ça arrive très souvent comme ça, à cet âge.

J’ai souvent l’impression que les jeunes femmes vivent avec plus de maturité et d’empathie les émotions

Vous avez soigneusement choisi d’inscrire votre histoire dans une dimension intemporelle. Voulez-vous recréer un amour d’époque, tout en restant ancré dans la modernité, pour terminer avec une troisième histoire qui fait office de croisement entre les histoires de Charlotte et Guillaume ?

Je cherche à éliminer tous les éléments qui relient l’histoire à une époque précise, et surtout à notre époque. Si j’enlève les portables ou Facebook pour critiquer avec un discours moralisateur en disant que les jeunes ne se rencontrent que par le biais d’internet, c’est mal vu de ma part. C’est le contraire en fait. Je dépouille la technologie actuelle pour ne pas être ridicule dans quelques années comme dans les films des années 90, pour être en réaction contre un espèce de discours générationnel qui m’embête et qui m’ennuie. C’est de toute époque, il y a toujours des râleurs pour critiquer l’époque et la jeunesse. Pour moi, le désir d’aimer et d’être aimé est exactement le même que dans les époques précédentes. Les moyens sont différents, le désir de communiquer est le même que mes parents lorsqu’ils avaient 18 ans. C’est une histoire intergénérationnelle. C’est pas parce que les gens se rencontrent sur des applications qu’ils baisent plus, ou s’aiment mieux ou moins, ou se rencontrent plus.

C’est intéressant ce que vous dites, puisqu’on a cette impression que vous avez envie de renouer, à travers le personnage de Felix, avec une romance d’antan. D’ailleurs, vous optez pour une fin ouverte pour clôturer votre film. Quel sens donner à ce plan final ?

Je tiens à laisser le spectateur dans la réflexion. Je veux qu’il se fasse sa propre interprétation sur le sens réel de cette fin. Pour moi, je la vois comme une coda (ndlr : terme utilisé pour signifier le passage terminal d’une pièce ou d’un mouvement en musique et en danse). On reprend un peu le thème et on l’amène ailleurs, c’est une espèce de synthèse. On sort la tête de l’eau. Si on prend la fin conjointe des histoires de Charlotte et Guillaume, c’est dur ce qu’il se passe pour les deux. Ils sont enfermés, les fenêtres closes, dans la pénombre et ensuite on ouvre tout quand on bascule sur l’histoire de Felix. Le lac, la forêt, le grand air. On est dans un camp de vacances très canadien. Il y a une espèce d’euphorie, où la joie est omniprésente, il y a une unité qui se crée entre ces jeunes. Charlotte et Théodore sont assez seuls, ils ont leur propre solitude et d’un coup on retrouve la vie en communauté. Mais on reste avec un pied dans la solitude existentielle, tout de même.

C’est la tristesse et la beauté de l’amour, l’histoire de Felix ?



Elle est difficile l’histoire de Felix. Elle est pas rose bonbon, pas du tout ! C’est le début, c’est un retour en arrière, c’est la genèse… Et le dernier plan du film me plaît énormément. On pourrait continuer à la suivre, elle, dans son histoire d’amour à venir.

Condamnez-vous le comportement un peu libertin de Charlotte avec l’épilogue que vous lui avez réservé ?

Non, je ne veux en aucun cas punir mon personnage. Je ne cherche absolument pas ça. Au contraire, même si je veux transcender mon genre, je pose un regard critique sur le patriarcat, la façon dont les femmes sont enfermées dans un piège comme les hommes ont tendance à tendre. À plusieurs reprises, Charlotte est prise en tenaille par des hommes qui ne lui laisse que très peu d’espace, jusqu’à tomber dans un manque d’espace total. Mais dès le départ, je voulais mettre en avant le fait que quand on est une jeune femme, on est toujours menacée par l’homme qui veut toujours prendre trop de place et a même tendance à vouloir l’étouffer.

Il y a de l’autobiographie dans Genèse ?

Oui ! Dans les 3 personnages.

Et le prochain film, c’est pour quand ?

C’est une fiction qui cette fois-ci se passera dans un seul lieu, au Canada. Je m’attaque un peu à la masculinité. C’est encore le point de vue d’un jeune qui regarde son idole et qui va être de plus en plus déçu par une personne qu’il admire. Mais je n’en suis qu’au processus d’écriture.