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Locarno 2017 | Tewfik Jallab : « Je suis un acteur très sanguin »

Juste et charismatique dans Lola Pater, Tewfik Jallab s’est assis à notre table pour parler de sa relation avec Fanny Ardant sur le tournage, de l’approche de Nadir Moknèche et de ses nouveaux projets. Interview.

Comment auriez-vous réagi si ça avait été votre cas ?

Je pense que j’aurais réagi de la même manière. Peut-être avec un peu plus de violence envers moi et mon père. En fait, j’aurais pris beaucoup plus de temps pour digérer. Je suis quelqu’un d’assez lent mais très sanguin. Je pratique la boxe et je crois que j’aurais passé 5-6 heures à taper dans un sac pour me défouler. Et si je prends le personnage de Zino, il devait rester digne, garder tout en lui, comme une forme de noeud intérieur. Comme le dit si bien Nadir « mieux vaut avoir un père transsexuel et vivant, qu’un père mort ». Je crois que le dilemme il est là, surtout quand on perd sa mère. Lola Pater est surtout un film sur l’acceptation et l’ouverture d’esprit, qui traite avant tout d’accepter les choix des gens qu’on aime. Quand on aime, on a envie de contrôler et de décider. Aimer c’est aussi accepter les décisions qui sont fortes chez l’autre. Zino n’est pas un enfant né par accident car ses parents se sont réellement aimés. Et on sent dans l’histoire que Zino a beaucoup aimé sa mère, alors qu’elle lui a caché l’existence de son père et ses lettres. Elle a voulu le protéger. Quand on aime son enfant, on veut l’épargner de ce genre de chose sans savoir si c’est la bonne ou la mauvaise décision. C’est presque une décision instinctive.

Si vous étiez père et dans la même situation, c’est-à-dire que vous deviez cacher la transformation de votre femme comme l’a fait Farid pour devenir Lola, est-ce que vous cacheriez ça à votre enfant ?

J’en ai pas la moindre idée. Je sais que pour les enfants adoptés, il faut leur dire très tôt qu’ils ont été adoptés. Est-ce que ça fait partie des vérités qu’il faut très rapidement ou pas ? Je pense que non. Un enfant a besoin d’une certaine maturité intellectuelle pour accepter ce genre d’événement. C’est comme le permis de conduire, il y a un âge pour le passer. Personnellement, à propos de cette question, j’aurais attendu quelques années.

Et quel est votre rapport à présent, après avoir tourné ce film, sur le transgénérisme ?

Je reviens de Thaïlande où je tournais mon prochain film. Et là-bas, le troisième sexe, comme il l’appelle dans ce pays, est complètement accepté dans la société. J’ai vu une vraie forme d’ouverture d’esprit que nous n’avons pas ici. On est censé être l’Europe, le continent des Lumières, de l’ouverture d’esprit. J’ai été surpris par cette différence entre nos deux continents à propos des personnes transgenres. Je suis peut-être un peu trop égoïste pour me permettre de poser un jugement sur la décision de quelqu’un d’autre. On parle de bonheur avant tout. Avant n’importe quelle autre question, on parle de bonheur. Les personnes qui souhaitent changer de sexe sont des personnes qui recherchent le bonheur, un changement physique pour se sentir mieux. Et d’ailleurs, on ne se pose pas cette question sur une personne qui s’astreint à un régime draconien pour perdre 80 kilos. Mais par contre on se pose la question sur une personne qui souhaite changer de corps parce qu’il n’est pas dans le « bon » corps.

N’avez-vous pas un minimum changé de regard à propos de ce sujet ?

Je n’avais pas vraiment d’à priori dès le départ. Je ne portais aucun jugement. La seule question que je me poserais, c’est si un membre de ma famille ou de mon entourage décidait de se lancer dans une transformation physique. Mais dans le film, c’est surtout la disparition d’un père qui est le plus important dans l’histoire.

Est-ce que pour vous, le changement est de l’égoïsme ou bien pas du tout ? Parce que dans Lola Pater, cette question est soulevée de manière très sobre. Il y a un raisonnement presque introspectif dans cette histoire.

La force de Nadir est de développer de petites pistes pour que le spectateur se pose des questions. Le spectateur ne va pas se poser la question pendant la projection du film, mais en rentrant chez lui, autour d’une discussion. Vous devriez essayer de poser la question autour de vous à propos du transgénérisme. Qu’est ce que tu ferais si…? Je pense que Lola Pater élève le débat dans ce sens.

Et votre relation avec Fanny Ardant ? Surtout le choix de Nadir Moknèche d’opter pour Fanny Ardant pour endosser le rôle de Lola. Étiez-vous surpris par cette décision ?



Quand Nadir m’a annoncé que c’était Fanny Ardant, j’ai trouvé culotté et très fort. Bien sûr une forme d’appréhension arrive quand on va tourner avec Fanny Ardant, c’est une actrice cultissime. On a eu rendez-vous chez elle (Fanny Ardant), Nadir et moi, et on a vu des enfants courir dans une ambiance très méditerranéenne, chaleureuse. Et je me suis dit que ça allait être facile de tourner avec elle. Ensuite, sur le plateau, on remarque rapidement que c’est quelqu’un de très drôle, de très cultivé, qui s’intéresse à tout.

Est-ce qu’avec les années d’expérience de Fanny Ardant, avez-vous une différence dans l’approche du rôle, dans la manière de procéder ?

C’est quelqu’un de très professionnel, qui est hyper rigoureuse, qui écoute énormément et une manière de jouer très instinctive. C’est quelqu’un de très discipliné et en même temps anarchique. Elle a une force en elle, une énergie, qui se dégage sur un plateau. Elle amène aussi une sérénité hyper agréable pour tout le monde. Son expérience parle.

À l’image du film, vous jouez votre rôle avec beaucoup de sobriété, avec beaucoup de justesse. Avez-vous travaillé votre personnage de manière personnelle ou Nadir Moknèche l’avait dès le dèpart décidé de cette manière ?

C’était quelque chose d’assez clair dès le début. Nadir n’avait pas écrit le personnage de la même manière qu’il l’est dans le film. À la base, il était vendeur de téléphone, il prenait le métro, il avait une petite copine qui n’était vraiment sa petite copine. Les discussions et les rencontres ont ouvert de nouvelles voies. J’ai proposé des choses à Nadir et il est revenu avec d’autres idées. Il l’a rendu plus actuel, plus contemporain. Tout ça a fait que c’est devenu un personnage assez clair. Je suis un acteur très physique, très sanguin. Et tout le travail de Nadir était de me canaliser sur les réactions, sur les regards, sur le corps. Nadir a canalisé mon énergie et m’a centré.

Notre média s’appelle THE APOLOGIST. Par conséquent, de qui voudriez-vous faire l’apologie ?

(il marque un temps et réfléchit) Peut-être Cyrano de Bergerac.

Et pouvez-vous me parler de votre prochain film ?

C’est un film de Xavier Durringer, qui est auteur de théâtre. Il a réalisé Chok-Dee. Celui-ci s’appelle Paradise Beach. C’est un film qui parle d’un groupe d’amis qui ont commis un braquage quand ils étaient âgés de 20 ans, qui se retrouvent en cavale après que l’un d’entre eux se fasse écrouer pour les protéger. La bande s’exile en Thaïlande pendant 15 ans. Et donc 15 ans après, celui qui est en prison, interprété par Sami Bouajila, passe un coup de fil à son petit frère, que je joue, pour dire qu’il passe récupérer son argent du braquage perpétré il y a plusieurs années. Un film qui traite de la fraternité, de quoi sommes-nous capable pour notre famille, l’exil et la violence nocturne. La Thaïlande est un pays hyper violent. C’est un film coup de poing qui va sûrement faire des gros festivals…