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Les Frères Sisters : la timide épopée de deux tueurs redoutables

Jacques Audiard n’avait plus donné signe de vie depuis son triomphe – surprise, avouons-le – au Festival de Cannes 2015 avec Dheepan. Le fils de Michel Audiard s’est cette fois-ci intéressé au roman de Patrick DeWitt et s’est également entouré de la crème de la crème en choisissant Joaquin Phoenix, Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed ou encore John C. Reilly. De solides bases pour un western qu’on pensait calibré pour tout rafler aux prochains Oscars.

Le grand Far West, c’est un peu sauve-qui-peut. Votre vie ne tient qu’à un fil, ou plutôt qu’à une balle, décochée dans un bar suintant le whisky. En résumé, votre espérance de vie est quasi nulle, surtout quand vous êtes tueur à gage et que vous traquez criminels ou innocents comme les frères Sisters. Charlie (Joaquin Phoenix) est le plus hostile, un mec fait pour ça: tuer. Eli (John C. Reilly) est le plus gentil, le romantique, plus attiré à ouvrir un magasin mais impitoyable quand il faut l’être. Les deux frangins sont engagés pour exécuter un homme : Hermann Kermit Warm (Riz Ahmed), un chercheur d’or à la formule chimique révolutionnaire, qui a eu l’audace de refuser quelque chose à l’employeur des deux frères.

Photo copyright : Shana Besson

De Mayland à San Francisco, les Sisters ne font pas dans la dentelle

L’épopée du bon et de la brute, où à chaque passage les frères ne font pas dans la dentelle. Surtout Charlie, le plus virulent, le plus violent, prêt à dégainer dans un bar pour asseoir sa réputation de gâchette facile. Une ruée vers le sang, avant d’être une ruée vers l’or. Pour être franc, on s’attendait à un croisement entre les frères Coen et Quentin Tarantino, entre western spaghetti et humour noir, teinté de mélancolie. Mais malheureusement, le ton décalé du livre n’est jamais exploré. Les bases du roman de Patrick DeWitt ne sont pas les mêmes que celles pensées par Jacques Audiard et Thomas Bidegain, scénariste de longue date d’Audiard. Les Frères Sisters, côté bouquin, a cette dimension jubilatoire, excentrique et sombre. Côté film, c’est différent, moins frontal, moins piquant, loin des dialogues comiques du livre. La chevauchée infernale, à courir derrière Warm et Morris (Jake Gyllenhaal) n’atteint jamais les sommets d’une épopée unique et épique.

Et même si le tandem formé par Joaquin Phoenix et John C. Reilly fonctionne très bien, Les Frères Sisters ne fait qu’effleurer deux thématiques et forces du livre : la solitude et l’ADN familial. La piste du père des deux frères est abordée de manière maladroite, entre quelques balades sur canassons, sans vraiment exploiter cette sombre facette familiale. On y voit un petit flash-back et on comprend à travers un dialogue ce qu’il s’est réellement passé entre Charlie, Eli et le paternel. « Son sang coule dans nos veines. C’était un fou alcoolique », raconte Charlie. Car oui, Charlie est une brute épaisse, mais le redoutable tueur est aussi un être réfléchi, avec ses fêlures. Et la dimension philosophique du roman est effleurée, on flirte avec les désavantages que la société (future) engendre sur les hommes. C’est là qu’entre en scène le personnage de Hermann Kermit Warm, le « wanted ». Le chimiste réussit à réunir et apaiser les pulsions de chacun. Grâce à quoi ? Grâce à sa formule qui fait briller de mille feux l’or dans les rivières. Mais la ruée vers l’or a un prix et l’homme, animé par sa cupidité incessante, le comprendra à ses dépens…

Photo copyright : UGC Distribution

Rapport conflictuel, mais amour profond

Derrière cette longue balade de deux heures, un brin ennuyeuse et peu captivante, l’ombre d’un amour fraternel profond plane comme la dangerosité de l’Ouest. Le rapport de force et souvent conflictuel contraste avec la platitude de l’aventure. C’est à San Francisco que nous mesurons l’étendue du problème. Toujours sur un équilibre tremblant, la relation est souvent tendue, souvent drôle, mais on y décèle une vraie âme protectrice entre les deux Sisters. Les deux sont frappés de plein fouet par une réelle solitude que Jacques Audiard n’essaie jamais de creuser. Dommage.

Les Frères Sisters est à l’image de cet immense cadeau au ruban rouge et éclatant sous le sapin. Mais dès que vous l’ouvrez, l’objet à l’intérieur est moins clinquant que l’emballage. Jacques Audiard semble se contenter de nous promener durant deux heures. Un western qui manque cruellement de tension dramatique, de charisme et d’intensité. Les personnages de Morris ou Warm sont sous-exploités et malgré quelques fulgurances comme le passage à Mayfield et le bon tandem Phoenix / Reilly, on reste un peu en marge de la folle épopée dans le Far West imaginée par Audiard. C’est la déception qui prédomine.

Casting : Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed, Carol Kane, Rutger Hauer

Fiche technique : Réalisé par : Jacques Audiard / Date de sortie : 19 septembre 2018 / Durée : 117 min / Scénario : Thomas Bidegain, Jacques Audiard, Patrick DeWitt / Photographie : Benoît Debie / Musique : Alexandre Desplat / Distributeur suisse : Ascot Elite