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Cannes 2017 | Léonor Serraille : « J’avais besoin de retraverser des événements personnels »

Timide, très réservée, Léonor Serraille est aussi talentueuse. Âgée de 31 ans, elle est titulaire d’un Master de littérature et fait aussi des études à la Fémis. Un joli curriculum vitae qui l’envoie à Cannes pour son premier film. Autre détail cocasse : le scénario de Jeune femme n’est autre que son projet de fin d’études.

Et dimanche soir, c’est la consécration sur la croisette: la Caméra d’Or. Un prix qui la propulse en un quart de seconde dans la cour des grands, elle qui succède à la bouillante Houda Benyamina. Toujours accompagnée de son actrice Laetitia Dosch qui l’aide à vaincre sa timidité, Serraille peine à regarder le public et s’exprime avec difficulté sur la scène du Grand Théâtre Lumière. Un manque d’assurance qui contraste avec le personnage spontané qu’elle a imaginé. Elle nous en parle plus en détails.

Votre film suit Paula, une femme forte et très indépendante. Est-ce que votre film est le récit d’une femme moderne ?

Non, parce que pour être une femme moderne, on nous demande d’être des « super women », on nous demande beaucoup, voire trop. Paula n’est pas une femme moderne, elle refuse les étiquettes et la barre sociale souvent mise trop haute. C’est un peu épuisant à la longue. En fait, Paula cherche juste l’endroit où elle se sent bien. D’ailleurs elle ne le sait pas au début, elle ne veut pas faire ce chemin-là. Pour définir Paula, c’est une femme qui souhaite juste être elle-même et elle prend un certain temps pour comprendre. Peut-être que la femme moderne que j’ai voulu raconter, c’est juste une femme qui décide de s’inventer à sa façon même si on ne sait pas exactement si cela en vaut la peine. La solitude et l’affranchissement sont des étapes clés pour Paula.

Premier film et première sélection à Cannes. Jeune femme marque-t-il une étape clé dans votre plan de carrière ou vous laissez-vous bercer en regardant où ça vous mène ?



En fait, je n’ai fait aucun plan de carrière. Je voulais écrire pour le cinéma et j’ai fait une école pour me sentir légitime. Je ne me sentais pas légitime avant de faire cette école. Ensuite, j’ai réalisé un moyen métrage qui s’appelle Body (ndlr : réalisé il y a un an et demi) et Jeune femme (ndlr : elle l’appelle Paula instinctivement) est un premier film où je me sens débutante, où j’ai plein de choses à apprendre. C’est tellement incroyable que le film soit à Cannes, je n’arrive tout simplement pas à réaliser. Je ne sais vraiment pas ce que ça va changer mais ça me donne une grande confiance pour continuer dans ce domaine.

C’est intéressant quand on vous écoute. Jeune femme traite d’une femme très spontanée et caractérielle. Vous, vous semblez très timide par rapport à ce personnage que vous avez écrit. Est-ce la femme qui sommeille en vous qui ressort à travers Paula ?

(Rire) J’ai écrit toute seule le premier jet qui faisait 140 pages. Un camarade de ma promo m’a aidé à raccourcir et le ramener à 97 pages. Mais à propos de Paula, c’est peut-être une personne qui me correspond à certains moments. C’est une femme qui fait des choses que je n’ai peut-être pas osé. Les étapes qu’elle vit, les petits boulots sont des choses que je n’ai pu faire. Je suis très timide, je n’arrivais pas à ouvrir ma bouche comme elle arrive à le faire dans le film. J’avais besoin de retraverser des événements personnels avec quelqu’un qui me tire vers le danger. Il y a beaucoup de résonance avec ce que j’ai pu vivre et le film. Pour être sincère, j’ai l’impression de voir une personne qui est tout mon inverse et j’essaie de m’inspirer d’elle à présent.

Est-ce que Jeune femme est une mise à l’épreuve d’un point de vue personnel ?



À l’écriture j’avais un défi : comment passer 90 minutes avec une personne et s’y attacher petit à petit. Paula passe d’un état de chaos total à un être solide, qui a trouvé les clés pour avancer sereinement dans sa vie future. C’était un vrai challenge d’écriture. Ensuite, la collaboration avec une comédienne, une seule actrice va porter le film et trouver le véritable poumon du film. Ces aspects étaient excitants pour moi. Vous savez faire du cinéma est étrange et c’est aussi un travail. Durant le tournage on tentait d’aller de l’avant tout en avançant modestement. C’est un premier film, on fait des erreurs, on teste des choses qui marcheront ou moins.

Dans votre film, vous placez deux genres d’homme bien distincts. Joaquim, l’ex pas très gentil, et Ousmane, le sécu très sympa. Est-ce votre manière de généraliser ou distinguer la gent masculine ?

Je pense que non. Joachim n’est pas le méchant et il a aussi ses problèmes à lui. Peut-être que Paula était un peu étouffante aussi. Pour Ousmane, c’est une homme plein de bonté et de générosité. Je l’ai écrit parce que j’ai rencontré des gens semblables à Ousmane. Des êtres qui portaient tout un monde avec eux mais restaient silencieux et observaient les choses qui les entourent. Je n’ai pas l’impression que j’ai créé le « gentil » et le « méchant », mais je peux comprendre qu’on puisse l’interpréter ainsi. J’ai aussi de la sympathie pour Joachim, qui se rend compte progressivement qu’il passe à côté de quelqu’un. Mais ce n n’est pas un méchant, il a ses failles…

Il a de grosses failles puisqu’il tente de faire revenir Paula de manière « agressive » dans une séquence du film. Comment l’interpréter ?



Comme Paula au début, avec la scène du coup de tête sur la porte de l’appartement de Joachim. Elle aussi est très impulsive et parfois violente. Mais un homme, quand il sent que quelque chose lui échappe, il a beaucoup de mal avec ça. C’est une réaction possessive si je puis dire.

Est-ce que le rôle du chat – Paula se trimballe un chat une bonne partie du film – est un clin d’oeil ou tout simplement une coïncidence à Inside Llewyn Davis ?



Ah ! C’est pas intentionnel mais quand j’ai vu le film au cinéma, ça m’a fait un drôle d’effet. Je me suis dit : « mince, c’est un cousin éloigné de Paula avec son chat », parce qu’à ce moment-là, le scénario était déjà écrit. Il y a Wendy et Lucy de Kelly Reichardt, avec le chien aussi. Il y a de ces deux. Mais je n’avais pas vu en écrivant. Le chat représente en quelque sorte Paula. J’avais envie de jouer avec cette image-là.

Vous êtes-vous inspirée d’un film ou d’un cinéaste en particulier ?

Un film m’a marqué, c’est Sue perdue dans Manhattan d’Amos Kollek. Ce film est incroyable et le personnage principal est d’une grande dignité alors qu’elle traverse quelque chose terrible. Et le film termine d’une manière si terrible que j’avais de la peine à en dormir. Ce film est devenu un repère pour la chef opératrice. Mais je n’ai pas eu d’exemple pour réaliser ce film. Bien entendu, j’ai des affinités pour des cinéastes comme Cassavetes ou Bergman mais je ne me projette pas. C’est un peu angoissant de penser à de tels cinéastes. Personnellement, je n’y pense pas.

On ressent une certaine improvisation dans votre film.

C’est une vraie performeuse. Elle n’a plus rien à perdre et elle ose. L’improvisation c’est l’immédiateté, l’instant présent. C’est une femme qui investit le moment présent et se met en mode survie.

Avez-vous des futurs projets en tête ?

C’est encore tôt. Oui, j’ai des idées et ça touchera encore Paula. Comme elle fait beaucoup de rencontres, les personnages défilent et les scènes ne sont pas très longues. J’ai envie de prendre plus de temps pour m’intéresser à ces personnages secondaires.

Des courts ou des longs métrages ?



Un long métrage. Je trouve très difficile le long métrage.