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Le Brexit et les travers d’une politique technologique

Les députés britanniques ont rejeté un Brexit sans accord le 29 mars prochain. Le vote du report de la sortie de l’UE est désormais lancé. Un bras de fer qu’on pourrait qualifier de sans fin, avec au bout du compte une lente et pénible remise en question de l’unification de l’Europe. Une utopie ? Pour les Britanniques, l’Union européenne est un poids.

HBO saute sur l’occasion et plonge dans une virée tourmentée, celle d’exposer une vision d’une Europe qui va mal, d’une Grande-Bretagne asphyxiée par une politique qui peut paraître irrationnelle. Une vision qu’on découvre à travers Dominic Cummings (Benedict Cumberbatch), un stratège politique, socialement maladroit, souvent mal à l’aise, méprisant les grands pontes de la politique, et initiateur de la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE. Nommée Vote Leave, la campagne de Cummings est projetée dans la grande arène politique tel un chien fou, le taureau excité par sa colère rouge dirigée vers les pantins qui gèrent ce pays. Animé d’une rage, d’une intelligence peu commune, Cummings incarne son projet de vote avant tout basé sur une lutte dite progressiste, à l’image d’un Barack Obama initiateur d’une élection par les réseaux sociaux. Oui, derrière cette machine politique, les logiciels vont faire basculer le pays dans l’inconnu. Et vous avez compris, on parle bien du scandale Cambridge Analytics – coucou Facebook !

Pas un slogan, la traduction d’un sentiment

Le Brexit est un genre de multivers, une nouvelle variation de la Grande-Bretagne. Une symphonie lourde de conséquences. Cummings démantèle un par un les pros Union européenne, s’amuse à dégommer le concept du référendum. Il faut hacker la matrice politique, rajouter une nouvelle pièce pour changer les choses. Ce changement, Cummings le trouve excitant, terré et enfermé dans son petit local à écrire sur les murs, dans la pénombre. Une presque métaphore de la bulle politique qu’il est en train de créer : elle gonfle et les sceptiques la voient dangereusement grandir.

Photo copyright : Nick Wall / HBO

La démocratie est devenue un test grandeur nature pour les sociétés analytiques qui microciblent les gens grâce aux réseaux sociaux. Le spectre de la fake news, souvent évoqué ces derniers temps et fléau des médias sociaux, nous explose à la face. Les pensées de Cummings s’empilent et jalonnent chacune des discussions. Lui qui ne veut plus d’un slogan, mais d’une traduction d’un sentiment partagé par le peuple. Le détail qui touche une population xénophobe et pauvre, à l’image du « let’s take BACK control », comme cri rassembleur. Unifier les électeurs opprimés. Un pseudo nivellement par le bas. Cummings a un coup d’avance, alors qu’il progresse un bandeau sur les yeux, perdu dans cette grande machine à laver qu’est internet, il mise ses pions sur un échiquier que tout le milieu politique avait laissé de côté.

Cumberbatch comme fin maître d’orchestre

Maître de la manipulation, se jouant des Boris Johnson ou encore Michael Gove, Cummings polémique, intègre et met en application des préceptes que ses adversaires peinent à appliquer. Mais son rendez-vous improvisé avec Craig Oliver – campé par l’excellent Rory Kinnear – lui exposera une réalité : quel monde va-t-on laisser à nos enfants ? Le Brexit est-il la première pierre du chaos ? Futur père, mais être instable, Cummings est une vraie bombe à retardement. Les remords apparaîtront, inconscient du désordre dans lequel le pays va patauger. Le regard de Benedict Cumberbatch adressé à la caméra traduit l’inconfort dans lequel il végète : tiraillé par cette sensation du juste choix. L’homme reste prompt, stoïque alors qu’il remporte la mise et la sortie du pays de l’UE.

Rythme effréné et vrai slalom entre les différents politiques impliqués dans l’affaire. Toby Hynes (Black Mirror) réussit à rendre le récit attrayant, l’intelligence d’écriture de James Graham – à la Aaron Sorkin – fait mouche et développe un scénario incroyablement étoffé. Les ruptures de tons sont parfaitement avalées. Les arcanes du pouvoir sont moins hermétiques dorénavant, plus claires pour le spectateur qui souhaite apprendre de la vaste machine qu’est le Brexit. Benedict Cumberbatch s’élève dans ce désordre politique avec une performance très convaincante. Processus glissant, où chacun des acteurs cherchent une bouée de sauvetage, un sauveur de la nation pour colmater la brèche, et dressant la liste des méchants : Nigel Farage (Paul Ryan) et Aaron Banks (Lee Boardman). Un jeu d’échecs qui bouleverse l’histoire britannique encore maintenant. Le contrôle n’est toujours pas de mise.

Casting : Benedict Cumberbatch, Rory Kinnear, John Hefferman, Richard Goulding, Olivier Maltman, Lucy Russell, Liz White, Kyle Soller, Lee Boardman, Paul Ryan

Fiche technique : Réalisé par : Toby Hynes / Date de sortie : 7 janvier 2019 (HBO) – 18 mars 2019 (Canal+) / Scénario : James Graham / Durée : 94 min