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La Mule : la culpabilité d’une vie

Le nom de Clint Eastwood a longuement été évoqué après le triomphe de A Star Is Born. C’était bien lui qui devait occuper le poste de réalisateur en lieu et place de Bradley Cooper. Mais la légende a préféré laisser sa place. Loin d’être à la retraite, le natif de San Francisco continue à tourner. Nous l’avions laissé avec son dernier film : 15h17 pour Paris. Un film raté et légèrement boudé par le public. Mais La Mule démontre le net regain de forme de Eastwood.

Pour son retour aux affaires, Eastwood ne se contente pas de rester derrière la caméra, mais passe aussi devant. Presque 7 ans sans voir le Californien à l’oeuvre et son rôle de scout dans Une Nouvelle Chance. Il coiffe les deux casquettes et se met dans la peau d’un passeur de drogue de plus de 80 ans. Un vieillard qui vit seul, délaissé par les siens, proche de la banqueroute et esseulé dans son coin. En acceptant ce boulot aux allures paisibles, conduire d’un point A à un point B, Earl Stone se fourre dans un sacré pétrin. Son activité de mule attire l’attention de la police et il se retrouve, malgré lui, prisonnier de son employeur et de son excellent travail.

En jetant un regard dans le rétroviseur, Clint Eastwood s’est intéressé au culte de l’héroïsme. Entre American Sniper, Sully et 15h17 pour Paris, il s’est penché sur ces gens ordinaires qui ont, par un acte de bravoure, hérité du statut de héros national. Et pour poursuivre, La Mule est moulé sur un format semblable à Gran Torino dans la conception du personnage principal : un vieux monsieur isolé, en décalage avec son temps. Earl Stone est l’homme aimé de tous en dehors du cercle familial, blagueur et assidu au job, mais une vraie plaie pour sa famille. Sa femme et sa fille ont pris la poudre d’escampette. L’horticulteur est un égoïste fini.

Une montée en puissance

Basé sur un article du New York Times signé de la plume de Sam Dolnick relatant l’histoire de Leo Sharp rebaptisé Earl Stone, le film suit cet homme à la conduite irréprochable. Pas une contravention de toute sa vie. Stone est la perle inespérée pour les cartels: un homme seul, inconnu des services de police et à l’apparence inoffensive. Ses incessants voyages en font le plus grand transporteur du pays, le Schumacher des mules. Le film monte en puissance avec les nombreux transports, et s’articule autour de la vie privée cauchemardesque du retraité. On serait presque tenté de dire que sa famille est celle des cartels dorénavant. Plus rien ne le relie à sa fille (joué par sa propre fille, Alison Eastwood), qui refuse catégoriquement de lui adresser la parole, ou même sa petite-fille (Taissa Farmiga) qui déchante après maintes tentatives.

Photo copyright : Tous droits réservés / Warner Bros / Claire Folger

Earl Stone est un personnage intéressant, surtout quand Eastwood lui apporte son charisme. Même à 88 ans, Eastwood séduit par son intensité. Tout tourne autour d’un homme activement recherché, avec de nombreuses personnes à ses trousses, isolé comme il a toujours été d’une façon. Ses échanges avec l’agent de la DEA, Colin Bates (Bradley Cooper) ou son ex femme, Mary (Dianne West), replacent un homme qui connait ses erreurs. Il est comme l’éclosion inverse d’une fleur : fané avant d’éclore et de laisser éclore ses plus beaux pétales.

Une course contre-la-montre à tous les étages

Réalisation toujours carrée, une photographie toujours soignée, le label Clint Eastwood est perceptible. Moins spectaculaire qu’American Sniper, moins abouti que Sully, La Mule évolue un ton en-dessous, mais établit cette réflexion très personnelle liée au lien familial. L’étau se referme délicatement sur vous plus vous avancez. Très délicat dans l’approche, précis dans le message véhiculé, La Mule ne déborde pas et reste concentré dans son évolution au fil du temps. Earl avance jusqu’au point de saturation. La corde cède et le contre-la-montre s’arrête abruptement. Un retour de bâton aussi brusque que logique. Il s’effondre avec ses illusions et ses failles. Un chapitre long de plus de 80 ans, avant de crier sa culpabilité qui le rongeait de l’intérieur, bout par bout. Un beau plaidoyer aux apparences (très) personnelles pour sa majesté Clint Eastwood.

 

Casting : Clint Eastwood, Bradley Cooper, Laurence Fishburne, Michael Pena, Dianne West, Andy Garcia, Alison Eastwood, Taissa Farmiga

Fiche technique : Réalisé par : Clint Eastwood / Date de sortie : 23 janvier 2019 / Durée : 96 min / Scénario : Nick Schenk / Photographie : Yves Bélanger / Musique : Arturo Sandoval / Distributeur suisse : Fox-Warner