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John Carroll Lynch : « Lucky expérimente humainement l’éternité dans sa forme spirituelle »

Un physique imposant, très imposant. À première vue, John Carroll Lynch intimide mais les craintes sont rapidement dissipées par son indéniable gentillesse. Humble, amoureux du jeu d’acteur, le comédien connu pour ses rôles dans Zodiac, Shutter Island, Gran Torino ou American Horror Story passe pour la première fois derrière la caméra afin de diriger le regretté Harry Dean Stanton. Avec Lucky, sorti le 13 décembre, John Carroll Lynch réussit son baptême du feu, et avec la manière. Une fresque authentique, drôle et touchante. Les questions spirituelles et existentielles sont effleurées avec sobriété, rappellant aussi que Lucky a quelque chose de biographique par moments. Une longue rencontre avec le réalisateur qui nous dévoile les dessous de l’ultime film d’Harry Dean Stanton.

 

THE APOLOGIST : Lucky est votre premier film comme réalisateur. Pourquoi avoir choisi ce projet comme tout premier film en tant que metteur en scène ?



John Carroll Lynch : J’ai lu le script comme un acteur au début. Et après il y a eu un changement et il y avait potentiellement une chance que je dirige ce film. Je l’ai relu et j’ai encore plus aimé le scénario parce que le film explore le sujet de la mort et encore plus celui de la vie. Vivre et mourir, en somme.

Lucky semble plus se focaliser sur la mort que sur la vie. N’est-il pas un traité sur la mortalité ?

C’est vrai, mais de manière réaliste. C’est un film qui évite les artifices et parle de la mort de manière chaleureuse, avec une touche légère et drôle.

Lucky traite en effet de la vie et de la mort, mais aussi de la réalité et de la vérité. Pour vous, quelle est la différence entre la réalité et la vérité ?

Dans Lucky, le réalisme est une chose et la vérité est la même chose. On ne peut dissocier ces deux choses.

Donc pour vous, c’est comparable ? Ce sont deux facteurs qui se rejoignent ?

Je pense que c’est la même chose. Le personnage d’Harry Dean Stanton dit : « What you see is not what I get. » (ndlr : ce que vous voyez n’est pas ce que je reçois) Alors il y a une certaine relativité dans toutes les choses que nous voyons, même dans cette conversation que nous avons en ce moment. Tout est différent, tout le monde perçoit les choses à sa façon. Mes yeux voient quelque chose de différent par rapport aux vôtres. (ndlr : il pointe du doigt la fenêtre qui se trouve derrière nous) Je vois des choses que vous ne voyez pas, et vous, vous voyez d’autres choses que je ne vois pas. Le moment que nous passons est différent pour nous deux. Vous entendez des choses que je n’entends pas. Les moments que je vais garder en mémoire vont diverger par rapport aux vôtres. Mais il y a un sens profond de « qu’est-ce qui est réel » quand nous ressentons et regardons ce qui nous entoure.

La première fois qu’on voit Lucky, il y a quelque chose d’intriguant, de biographique autour du personnage de Harry Dean Stanton. L’avez-vous réalisé à la manière d’un biopic ou pas du tout ?

C’est drôle que vous en parliez comme un biopic. Rien que sur cette année, il y a deux films « dessinés » de la même manière. The Big Sick (ndlr : basé sur la vie de l’humoriste Kumail Nanjiani) peut sembler être un biopic mais il ne l’est pas. C’est une période où Kumail rencontre Emily (ndlr : jouée par Zoe Kazan). C’est tout. Ce n’est pas un film biographique. Après, il y a Lady Bird de Greta Gerwig. Ce film aussi vous fait sentir qu’il y a un côté biographique sur la vie de Greta. Mais il y a plus de fiction que de biographie dans ces deux là. Lucky n’est pas Harry Dean Stanton mais la structure narrative du métrage est inspirée par Harry Dean Stanton. Il y a beaucoup de similitudes avec le « vrai » Harry Dean Stanton mais il y a également de la fiction dedans. Lucky est un condensé de ce que les scénaristes ressentent à travers Harry Dean, comme une sorte de vision universelle, tout en ayant recourt à une narration de fiction. Mon travail de fiction à moi est de traduire ce script écrit, de le faire sentir à travers des scènes qui connectent les sens, de donner une signification au récit. C’est pourquoi j’aime le récit narratif de fiction.

Je pose cette question car il y a quelques similitudes avec Paris, Texas de Wim Wenders. Peut-on le voir comme une prolongation du rôle de Harry Dean Stanton dans Lucky ?

Si vous voyez Harry Dean Stanton marcher dans le désert, beaucoup de gens vont voir un clin d’oeil à Paris, Texas. Lucky a une relation différente, une confession différente par rapport à Paris, Texas. Mais nous évoquons intentionnellement des moments de la carrière de Harry Dean Stanton dans le film. Mais nous ne pouvons pas parler de prolongation. Lucky est différent dans les chemins qu’il emprunte, avec des buts différents. On peut y voir une célébration de sa vie et de son travail en tant qu’acteur. Aussi, nous ne pourrons plus refaire de film avec Harry Dean (ndlr : l’acteur américain est mort le 15 septembre dernier). On peut parler d’un hommage. Soit dit en passant, il est difficile de ne pas faire un film de la sorte avec un acteur de son calibre. Prenons John Wayne. Par exemple, quand il a tourné son dernier film, The Shootist. Je ne peux pas voir The Shootist (Le Dernier des géants) sans penser à True Grit, sans penser à The Seachers (La Prisonnière du désert), sans penser à Stagecoach (La Chevauchée fantastique), sans penser à The Quiet Man (L’Homme tranquille). Je n’y arrive pas. Parce qu’il est la résonance de son travail, il est la base du drame, comme Harry Dean Stanton l’est dans Lucky. Il est impossible de dissocier son travail de son rôle dans Lucky.

Donc vous avez laissé une grande part à l’improvisation sur le tournage. Avez-vous dit : « Ok Harry, la caméra tourne, laisse-toi porter par le rôle » ou était-ce plus tenu comme tournage ?

Il y a peut-être cinq lignes improvisées dans le film. Nous avons travaillé sur le script pour le rendre le plus économique possible, pour différentes raisons. La première était de simplifier l’histoire pour la rendre plus forte. Il y a avait aussi le facteur du temps et de l’énergie. Mais aussi, il fallait avoir cette ambition de le rendre « trompeusement simple ». (rire) C’est de loin un film facile de compréhension sous ses allures de film classique. (il marque un long moment de réflexion) Il y a une veille histoire à propos d’une pièce nommée Our Town (ndlr : de Thornton Wilder en 1938). La scène est vide, aucun accessoire, et les acteurs miment les actions sans artifices, tout en improvisant. En fait, les comédiens construisent la scène par leur simple présence. On peut traduire la pièce par « si nous vous donnions l’impression de regarder la vie, nous avons fait notre travail correctement. » C’est une histoire très complexe. Il y a de la vanité dans cette pièce. Pour Lucky, il y a cette phrase que j’aime rappeler : « Comment dois-je vivre avec la mort, comment vivre avec l’idée de ma propre mort sans sombrer dans la paranoïa ? » Cette question vous hante pendant les 90 minutes du film.

Les scènes dans le bar où ces vieux amis se retrouvent pour revivre des événements, se rappeler des moments vécus paraissent irréalistes, presque comme des thérapies qui se passent dans la tête du personnage de Lucky. Est-ce des moments ancrés dans la réalité ou simplement les divagations de son subconscient ?

Intéressant. Ce que vous avez ressenti, ce qui ressort de votre esprit est la ligne exacte à suivre. Les décisions que vous prenez, les conclusions que vous en tirez à l’image de ce feeling de voir Lucky déconnecté de la réalité, entendant des voix, sont des conclusions à considérer comme justes. À la pré-production du film, je suis allé boire un jus avec Harry Dean et d’autres personnes du film. Nous étions dans la banlieue de Los Angeles, en train de fumer une cigarette et de boire un peu de tequila, et il y avait ce gars avec nous. Nous parlions de religion, de christianisme et le type me dit : « Avez-vous accepté que Jésus soit votre sauveur ? » Et j’ai répondu : « C’est 00h30, je ne pense pas que je puisse avoir un conversation de la sorte en ce moment. » Bref, j’ai coupé court à la conversation et j’ai dit aurevoir. Mais au même moment, Harry Dean est arrivé et m’a dit : « Comment sais-tu si nous vivons cet instant précis ? » Il m’a demandé si tout était réel autour de nous. Je ne veux pas vous demander qu’est-ce que vous en avez pensé ou qu’est-ce que avez senti. Il n’y pas de jugement unique à avoir à propos du film. Je veux vous manipuler dans un sens. Je veux vous laisser le choix du sens que le film a pour vous. De mon côté, j’ai une opinion très forte sur ce que le film développe et décrit. Je sais quand nous sommes dans le surréel et le monde réel. L’approche est différente pour chacun mais je n’ai pas envie de vous dire la mienne. Je ne veux pas ruiner votre expérience. Si je prends par exemple le film Justice League, j’ai passé un super moment, j’ai mangé mes popcorn et je me suis levé de la salle et voilà, l’expérience est terminée. C’était fun ! Par contre, avec Lucky, j’espère me questionner le lendemain ou les jours qui suivent. Le moment où vous prenez votre café le matin et vous vous posez la question : « Mais à qui parlait-il dans ce bar ? ». David Lynch se plaît à rappeler que le « film dit ce que le film dit », tout simplement. (rire)

Cette question me brûle les lèvres. Maintenant que vous êtes passé derrière la caméra, alors que vous avez une longue carrière d’acteur, avez-vous préféré l’expérience derrière la caméra ?

J’aime tellement jouer la comédie, vous savez.

Des acteurs, depuis leurs premières expériences en tant que cinéastes, préfèrent endosser le rôle du réalisateur. Ben Affleck, par exemple. Est-ce que vous avez cette envie de passer plus de temps derrière la caméra à présent ?

Ben Affleck est un cinéaste très talentueux. Vraiment ! De mon côté, peut-être qu’un jour que je sentirai ce moment qui fera que je préfère réaliser que jouer. J’aime jouer et j’ai envie de continuer encore un moment de m’éclater dans la comédie. J’ai encore le temps, mais j’ai beaucoup appris avec Lucky. Ce premier film m’a ouvert quelques pistes et j’ai reçu des scénarios d’auteurs désireux que je les réalise. C’est de la musique d’avenir, ça se construit et se déconstruit tout le temps, c’est le show-business qui veut ça.

Pouvez-vous m’expliquer la signification de la tortue ? (ndlr : on a dit « turtle » qui veut dire la tortue aquatique, et il nous reprend pour nous dire que c’est « tortoise », une tortue terrestre)

(rire) C’est drôle que vous vous trompiez sur ce mot. Plusieurs journalistes ont fait l’erreur. En France, les journalistes le disent d’une drôle de manière en le prononçant « tortouase ».

Cet animal, est-ce une métaphore ?

Oui, c’est métaphorique. Mais quel sens pensez-vous qu’elle a ? Je demande généralement quelle métaphore représente-t-elle pour les gens qui ont vu le film.

La vie, l’éternité ! Une tortue vit très longtemps.

Pour moi, d’abord il y a le désert, un endroit fascinant. C’est un climat aride et ça sent la mort. L’un des déserts les plus célèbres et la Death Valley et quand il a plu il y a quelques années, ma fille et ma femme y sont allées pour voir la naissance de fleurs sauvages. Quand l’eau est arrivée, la vie était là. Le désert a ce côté aride et vital, comme la vie. La tortue terrestre peut vivre 200 ans. Le cactus que nous voyons dans le film a 120 ans. Donc cet homme de 90 ans, regardant ce cactus vieux de 120 ans, est face à une expérience en lien avec l’éternité comme l’être humain ne pourra jamais connaître. Vous n’avez pas besoin d’expérimenter une multitude de choses, juste d’être en communion avec un cactus pour comprendre la vie. Notre perception du temps est inexacte. Voilà ce qui se passe dans le désert. Lucky expérimente humainement l’éternité dans sa forme spirituelle.

Et pour terminer, comme c’est la fin de l’année, quel est votre série et film préférés cette année ?

Je dirais Mindhunter, mais je ne sais pas si c’est le meilleur. J’ai été fasciné. J’aime beaucoup également BoJack Horseman sur Netflix également. Au risque de me répéter, j’aime rire et réfléchir en même temps. J’ai beaucoup apprécié, c’est vraiment marrant et le show m’intéresse depuis plus de 3 saisons. En ce qui concerne les films, j’ai beaucoup aimé The Big Sick, Get Out et Lady Bird. Mais le meilleur film 2017 est Lucky ! (rire)