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High Flying Bird : la NBA ou l’esclavagisme moderne

Steven Soderbergh ne cesse de reporter son arrêt définitif de faire du cinéma. Lui, le visionnaire, avait déjà foi en la petite lucarne. Mais son retour au format long rappelle quelques bons souvenirs. La franchise Ocean ou le récent Logan Lucky s’intéressent à la mise en place de casses du siècle, l’élaboration d’une stratégie bien ficelée, avec en point d’orgue un épilogue à vous scotcher au fond de votre canapé. Et maintenant que les caméras ne le font plus rêver, c’est à l’iPhone qu’il tourne, après une première expérience réussie avec son film Paranoïa.

Steven Soderbergh décide de se plonger dans l’univers du sport. Si Bennett Miller est le réalisateur qui s’est le mieux immergé dans l’univers sportif ces dernières années – plus souvent par l’intermédiaire du biopic -, il est ici question d’un monument du sport aux États-Unis, une religion qui brasse beaucoup, beaucoup d’argent : la NBA. Sachez-le, le basket, le baseball, le football américain ou dans une moindre mesure le hockey sont les sports phares au pays de l’Oncle Sam. Mais derrière cette grosse machine à fric se cache une réalité bien moins glamour que les paniers et les dunks stratosphériques.

Photo copyright : Peter Andrews/Netflix

Commençons par le commencement : c’est au moment du lock-out que High Flying Bird prend sa source. Le lock-out est une période inactive du championnat, où les deux partis (les représentants de la ligue et les propriétaires des franchises) ne trouvent pas un arrangement financier. On parle de sommes colossales pour des droits TV. Au milieu du marasme financier, les agents et les joueurs sont au chômage technique. Pour comprendre la problématique, il y a l’agent Ray (Andre Holland) et son joueur Erick (Melvin Gregg). Les deux sont sur la sellette, et Ray va tenter de sauver la carrière (et ses finances) de son protégé et sa tête dans l’agence qui l’emploie.

Le jeu avant le blé

Au bénéfice d’un scénario en béton armé signé Tarell Alvin McCraney (l’auteur de Moonlight), High Flying Bird suit les rouages d’un business qui salit la beauté du sport. « Ils ont investi dans le basket le jour où les Harlem Globetrotters ont donné leur premier show international », évoque le mentor de Ray, Spencer (Bill Duke). Car oui, le sport nord-américain est dénaturé par la démesure, comme le foot… Mais loin de pondre un pamphlet, l’histoire révèle un facteur primordial : le jeu passe avant le blé.

La mise en scène très carrée, champ-contrechamp à foison, un cadrage qui fige les personnages dans du papier glacé, High Flying Bird est furtif, intrépide. Comme sait si bien le faire Soderbergh, son personnage principal a toujours une longueur d’avance. Peu à peu, le stratagème imaginé par Ray s’ouvre à nous pour démystifier un tour de magie bien senti. Hautain, trop sûr de lui ? Ray met en place un plan qui fait passer les autres pour des êtres indigents. Un pamphlet du monde sportif, des rouages (sales) du milieu de la NBA, porté et financé par de gros investisseurs blancs. Les prendre à leur propre jeu, voilà ce que High Flying Bird nous dépeint.

Entrecoupé d’entretiens de véritables joueurs de la NBA

Une fiction qui ne manque pas de ressource, avec ses moments authentiques et ses entretiens de véritables joueurs. Prenons Donovan Mitchell en exemple, qui nous explique la jungle dans laquelle il s’est retrouvé après avoir été drafté (sélection des meilleurs joueurs évoluant dans le championnat universitaire et repêchés par les clubs de NBA). Intégrer ses entrevues est peut-être un choix discutable, freinant un peu le rythme, mais reste tout de même intéressant dans l’aspect réel qui l’apporte. Voyez-y une couche supplémentaire pour mieux comprendre les agissements de Erick. Des gamins propulsés dans ce traquenard sportif, ignorants des subtilités financières et contractuelles. Tout est réuni pour pour vous lessiver un futur grand joueur. Les prix, l’argent, la gloire, le besoin de récompenser ses proches pour les sacrifices. L’Histoire veut que ce sont souvent des joueurs qui ont vécu dans des banlieues défavorisées. L’appât du gain est immense et les escrocs ne sont pas loin pour les manger.

Ray s’exprime sur son poulain en disant « qu’il n’est ni visionnaire ni révolutionnaire. Le joueur idéal pour la NBA, un joueur prêt à se donner corps et âme sur le terrain pour devenir un bon joueur, comme les propriétaires bichonnent. » Dans cette séquence sublime, d’une profondeur rare, Ray et Spencer avancent dans les travées du stade qui restent illuminées, alors que le terrain de basket sombre dans l’obscurité, Ray déballe : « il ne veut pas changer le jeu, seulement le jouer. » Cette simple formule décrit le film entier. Erick accepte sa condition de joueur noir, d’être payé pour être « un esclave moderne » des grands pontes des différents clubs, des droits TV, contre des sommes astronomiques. Les arcanes du sport US, d’une opération qui dure depuis plusieurs années, que Soderbergh dégomme à coups de phrases assassines. De cette mise en scène glaciale à la performance millimétrée d’Andre Holland, toujours plus précis et captivant plus le temps passe, High Flying Bird est un film qui trace les contours d’une machine bien huilée, qui prend le jeu et les joueurs en otage, pour des liasses de billets. Le sport s’en retrouve sali.

Casting : Andre Holland, Melvin Gregg, Zazie Beetz, Sonja Sohn, Bill Duke, Kyle MacLachlan, Zachary Quinto

Fiche technique : Réalisé par : Steven Soderbergh / Date de sortie : 8 février 2019 / Durée : 90 min / Scénario : Tarell Alvin McCraney / Photographie : Steven Soderbergh / Diffuseur : Netflix