Grâce à Dieu : un long silence pour une innocence brisée

Sujet sensible, voire brûlant, François Ozon s’attaque à un dossier qui fait jaser depuis plusieurs années dans l’Hexagone et même hors des frontières. D’ailleurs, la présentation du film à la Berlinale a mis le feu aux poudres et le report du film est demandé par les avocats du prêtre accusé. Une bonne pub avant la sortie publique agendée (pour l’instant) le 20 février. Grâce à Dieu retrace le combat de jeunes enfants abusés par le Père Preynat (Bernard Verley). Désormais adultes, Alexandre (Melvil Poupaud), François (Denis Ménochet), Emmanuel (Swann Arlaud) ou encore Gilles (Eric Caravaca) se battent pour que justice soit faite. Mais les autorités et surtout l’Église ne font pas grand chose pour exclure le prêtre abuseur. Pire, il continue d’officier auprès de jeunes enfants. La pilule passe mal, Alexandre se lance dans une croisade pour stopper l’hémorragie mais se frotte au cardinal Barbarin, le grand ponte ecclésiastique, l’indéboulonnable Archevêque de Lyon.

Le silence vole en éclats

François Ozon engage son récit de manière douce, en usant de voix off pour évoquer les différents échanges entre Alexandre et le cardinal Barbarin. La première banderille est placée par Alexandre, face à son assaillant. Là, sous la croix, en présence de l’autorité de Dieu, à se fixer dans le blanc des yeux, le Père Preynat avoue ses fautes mais ne s’excuse pas… sous la croix du Christ. Un plan bourré de symbolisme, puissant par son cadrage et sa portée. Alexandre Guérin est le premier à se lancer dans un chemin de croix pour faire éclater la vérité. L’intérêt, dans le premier cas qui intéresse Ozon, est focalisé sur un homme qui a sa vie, sa famille, ses enfants, mais se refuse à rester silencieux, malgré la prescription des faits. Une innocence brisée par un prêtre malade. Et la victime qu’est Alexandre va se confronter à un autre dilemme : l’appréhension de ses proches. « Tu as toujours été doué pour remuer la merde », assène la mère d’Alexandre. Désavoué par ses propres parents, délaissé pour éviter de faire remonter les vieux démons du passé.
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Noyer le poisson devient une méthode privilégiée pour beaucoup. Si Alexandre lance l’alerte, suit François, marqué, mais à l’instinct plus incisif, plus vengeur. Il y a encore Emmanuel, l’homme le plus touché dans l’histoire. François Ozon réussit à décrire les différentes couches du deuil de l’innocence enfantine, entre 3 personnages, 3 enfants marqués dans leur chair. Le schéma narratif choisi par Ozon est d’une précision chirurgicale à se faufiler à travers les lectures de mails, les échanges et le silence qui écrase ces supplices physiques. Une déflagration émotionnelle.

3 exemples, 3 stades

Austère comme l’est une cathédrale vide. La violence est plus psychologique que physique. Swann Arlaud retranscrit cette douleur enfouie, grâce à une performance poignante, tentant désespérément à « libérer sa parole ». Denis Ménochet s’érige comme le plus prompt dans l’affaire, mais revanchard. C’est avec son regard qu’il fusille ceux qui n’abondent pas dans son sens. Et Melvil Poupaud reste stoïque, alors qu’il brûle au fond de lui. Il cherche avant tout des excuses plutôt que la justice. 3 exemples pour 3 stades émotionnels. Ozon sublime et s’approprie habilement cette histoire épineuse. L’entame, légèrement poussive, laisse place à une violente décharge. Le réalisateur réussit à maintenir ce voile silencieux bercé par des airs cathartiques. Grâce à Dieu puise sa sève à tous les niveaux, de la victime à son entourage en passant par le monde médiatique qui n’hésite pas à mettre son grain de sel. La puissance de l’Église y est décriée et le silence assourdissant imprègne le film de son empreinte. La parole de Dieu a été transgressée.   Casting : Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud, Eric Caravaca, Josiane Balasko, Bernard Verley, Frédéric Pierrot Fiche technique : Réalisé par : François Ozon / Date de sortie : 20 février 2019 / Durée : 137 min / Scénario : François Ozon / Photographie : Manu Dacosse / Musique : Evgueni Galperine, Sacha Galperine / Distributeur suisse : Filmcoopi