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Fleuve Noir : la part d’ombre insoupçonnable

Les apparences sont parfois trompeuses. L’être humain peut être vicieux, capable d’abuser du chagrin des uns et des autres. Dans Fleuve Noir, il y a ce quelque chose qui rôde, qui traîne dans le coin d’un bois, où la peine reste en surface, où les différents personnages trimballent des casseroles indécelables. Qui a enlevé Dany ? Yann Bellaile (Romain Duris), l’ancien professeur particulier ? Les pistes mènent à lui, le coupable tout désigné. Le commandant Visconti (Vincent Cassel), en charge de l’enquête, en est persuadé. Mais pourquoi lui ? Pourquoi un acte presque isolé ? Les soupçons se font de plus en plus pesants à propos de l’enseignant, sans que Visconti n’en soit pleinement convaincu.

Désabusé par la vie, chagriné par son divorce encore récent, François Visconti est une bête blessée et panse ses plaies à coups de whisky sec. Adepte des petites blagues sexistes, il se dérobe et montre les griffes au moment où quelqu’un s’intéresse à lui. Dégaine digne du Bossu de Notre-Dame, cheveux gras et barbe fournie, Visconti fait peine à voir. Et ça Vincent Cassel en joue, quitte à paraître un peu caricatural dans sa partition. De l’autre, il y a Bellaile. Un écrivain qui n’en est pas un. Il cite Kafka, se cache derrière une prose élaborée. Tout en contrôle, le professeur de lycée en devient poète, mais également terrifiant derrière ses lunettes et son style de fonctionnaire coincé. Campé par un excellent Romain Duris, à la posture très droite, au regard effrayant et vicieux, un peu comme l’était Guillaume Canet dans La Prochaine fois je viserai le coeur, Bellaile provoque en duel Visconti. Le flic alcoolique face à l’écrivain raté.

Les bas-fonds de Paris, les souterrains incertains d’un immeuble

Un combat de coq. L’un cherche la vérité l’autre cherche à la cacher. Au milieu, une femme dévastée, Solange Arnault (Sandrine Kiberlain). Mère du petit Dany et d’un enfant handicapé, seule en attendant que son mari revienne de son travail sur un cargo. Elle tente de garder la tête hors de l’eau, traverse les couloirs de son appartement comme un fantôme. On se demande comment elle fait encore pour tenir debout. Mais à force d’entendre les divagations de Bellaile, on commence à se dire que quelque chose ne tourne pas rond dans cette famille. « Il avait prémédité son départ. Un gamin gangrené par sa famille, avec une part d’ombre », affirme-t-il. Dit-il vrai ? Encore une fausse piste, car son petit manège indique qu’il est le suspect parfait. Trop parfait.

Photo copyright : Nathalie Mazeas

Fleuve Noir est un condensé d’individus écorchés. L’atmosphère froide, les larmes, les cris et la colère sont les notes morbides qui font la mélodie de Fleuve Noir. À la baguette de cette symphonie lourde, Erick Zonca transpose les quartiers malfamés de Paris à l’apparence tranquille d’un quartier aux apparences tranquilles. Les bas-fonds que le gosse de Visconti fréquente d’un peu trop près, où les réseaux criminels pullulent. De l’autre les souterrains d’un immeuble a priori sans histoires. L’enlèvement de Dany provoque la résurgence d’une multitude de secrets enfouis qui éclatent enfin au grand jour.

Porté par un Vincent Cassel un poil caricatural mais électrique quand il s’agit de dégainer l’artillerie lourde, l’acteur français répond présent. Son face-à-face avec Romain Duris en est encore plus fort, surtout grâce à l’étrange malaise que Duris réussit à transmettre. Prise en tenaille entre les deux comédiens, Sandrine Kiberlain amène une touche nuancée, incertaine et profondément triste. Elle aussi aux prises avec Cassel, l’intensité ne fera que grimper plus le dénouement approche.

Au jeu des faux-semblants, Zonca réussit son coup. C’est surtout dans la forme proposée, dans sa mise en scène sans artifice, aussi froide que l’ambiance. Dans sa finalité, Fleuve Noir, adaptation d’un roman de Dror Mishani, parvient à garder une bonne cadence, parfois trop linéaire, mais déjouant une certaine prévisibilité. La dernière séquence vous amène à comprendre que la personne qui mène le bal est parfois plus effacée qu’on ne le pense, que le contrôle est juste une illusion.

Casting : Vincent Cassel, Romain Duris, Sandrine Kiberlain, Elodie Bouchez, Charles Berling, Hafsia Herzi, Lauréna Thellier

Fiche technique : Réalisé par : Erick Zonca / Date de sortie : 18 juillet 2018 / Durée : 116 min / Scénario : Erick Zonca, Lou de Fanget Signolet, Dror Mishani / Musique : Rémi Boubal / Photographie : Paolo Carnera / Distributeur suisse : Agora