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Eva : le fruit défendu

Benoît Jacquot continue d’explorer les sentiers étranges de l’être humain, sa propension à aimer l’interdit, à se laisser envahir par la fascination d’une personne quelconque, à le chérir alors que le danger se présente à chaque mot échangé, caresses ou baisers. Jacquot s’immisce dans les relations tel un caméléon, s’amuse à articuler une histoire, celle d’Eva, comme un genre de trio amoureux qui prend le même chemin que 3 Coeurs, mais abordée de manière différente.

D’après l’oeuvre de James Hadley Chase, Eva se propage comme une traînée de poudre, où les situations et relations troublantes se construisent à la façon d’une pièce de théâtre. Bertrand (Gaspard Ulliel), un écrivain auréolé d’un succès conséquent grâce à l’une de ses pièces de théâtre. Lui cherche l’inspiration, celle qu’il a volée à son mentor, un dramaturge anglais has-been, exilé à Paris. Bertrand n’hésite pas à profiter du malaise et de la mort de ce dernier pour lui dérober son manuscrit : mot de passe. Le début du succès, mais aussi des problèmes. Le processus créatif ne vient pas. Le jour où il décide de se rendre dans le chalet de sa compagne pour trouver l’inspiration, il tombe sur une prostituée et son client, obligés de briser un carreau du chalet pour se réfugier et se mettre à l’abri d’une tempête de neige. C’est à ce moment que Bertrand découvre Eva (Isabelle Huppert) pour la première fois.

Le fruit défendu : Eva

Métaphore ou clin d’oeil : Bertrand croise le regard d’Eva une seconde fois dans un casino. Une halle de jeu qui rappelle l’obsession, l’addiction. Les coordonnées sont cette fois échangées après une première rencontre express. L’écrivain sait : Eva sera le prochain sujet de sa pièce ou livre, pas certain du support. Les rencontres sont de plus en plus fréquentes, la fascination de Bertrand ne fait que grandir.

Au fil des discussions, des dialogues, la femme prend le pas sur l’homme. Bertrand est un (court) instant maître de la partie et se laisse emporter par l’obsession, l’irrésistible envie de continuer à fréquenter Eva. Il a envie de jouer, de la prendre au piège mais à force, c’est à son propre jeu qu’il va être pris.

Une histoire de manipulation où les rôles s’inversent, où le jeu va s’avérer dévastateur pour l’un des joueurs. Isabelle Huppert campe Eva. Sans forcer son talent, elle joue à sa manière, sans faire d’étincelles. Gaspard Ulliel reste fidèle à lui-même derrière son regard profond, son jeu tout en retenue. Il réussit habilement à rentrer dans son personnage dans la première partie du film, dans un personnage peu sympathique, snobinard, sûr de son fait et de son charme. Dans la seconde partie, Ulliel présente une autre facette de son jeu : plus fébrile et plus intense. Mais malgré ce basculement de personnalité, sa prestation n’arrive jamais à monter en puissance. La manière dont Jacquot dirige ses deux acteurs laisse quelques fois à désirer. Une dramaturgie qui reste très en surface.

Une puissance qui manque

Benoît Jacquot ne parvient pas à animer son film de cette puissance, de ce trouble. S’il reste assez prenant par instants, le film vogue maladroitement en eaux troubles alors qu’il aurait dû s’articuler de la même manière qu’un Gone Girl, nous plongeant dans un sentiment d’incertitude tout du long. Jacquot paraît sûr de son fait, trop même, ne parvenant que par intermittence à nous immerger véritablement dans le thriller psychologique promis. On s’attendait à sentir une double pression, entre Bertrand et Eva, eux qui se seraient rendus coup pour coup. Même si le résultat reste honnête, nous étions en droit de nous attendre à une mise en scène plus acérée. On se contentera de ça.

Casting : Gaspard Ulliel, Isabelle Huppert, Julia Roy, Richard Berry

Fiche technique : Réalisé par : Benoìt Jacquot / Date de sortie : 7 mars 2018 / Durée : 100 min / Scénario : Benoìt Jacquot, Gilles Taurand, James Hadley Chase / Musique : Bruno Coulais / Photographie : Julien Hirsch / Distributeur suisse : JMH