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Entretien avec Kenneth Lonergan, entre modestie et classe discrète

On croit souvent que les plus grands sont les plus difficiles d’accès. Du haut de leur CV à donner le tournis, ces grands-là n’ont plus rien à prouver. Kenneth Lonergan, lui, n’a plus rien à prouver non plus et pourtant il serait difficile de faire plus sympathique. Ce dernier semble briller de sa classe discrète et de sa modestie partout où il passe. Une leçon de vie de la part d’un personnage de sa trempe. En effet, le travail du New Yorkais fait l’unanimité parmi la critique. De films comme You Can Count On Me à Margaret, en passant par Gangs Of New York, dont il a co-signé le scénario, sans oublier le brillantissime Manchester By The Sea, pour lequel il a été récompensé d’un Oscar du meilleur script en 2017, Kenneth Lonergan ne reçoit que des éloges, naviguant depuis toujours et avec aisance entre le théâtre et le grand écran, prenant son temps pour choisir des projets qui lui tiennent à coeur.

Kenneth Lonergan et Casey Affleck sur le tournage de Manchester By The Sea. Photo copyright : Claire Folger – © 2016 Amazon Studios

Cette année, c’est à la télévision que l’on retrouve Lonergan. La chaîne Starz s’est octroyée les services de l’auteur et réalisateur américain pour l’écriture du scénario de Howards End. Howards End c’est d’abord le roman de Edward Morgan Forster paru en 1910. C’est ensuite l’adaptation cinématographique signée James Ivory en 1992. C’est enfin l’adaptation télévisuelle sortie cette année avec, dans les rôles principaux, Hayley Atwell, Matthew MacFadyen et Philippa Coulthard. L’histoire retrace les aventures de trois familles issues de classes sociales différentes à la fin du 19ème siècle. Les Schlegel, idéalistes et philosophes. Les Wilcox, nouveaux riches et capitalistes. Les Bast enfin, issus de la classe moyenne inférieure. Le roman de Forster se paie donc une nouvelle jeunesse en s’affichant sur petit écran.

Et Lonergan ne compte pas s’arrêter là, les séries étant devenues le nouveau terrain de jeu de bon nombre de cinéastes et auteurs qui y trouvent une plus grande liberté d’écrire des personnages complexes. En phase avec son temps mais nostalgique d’une époque où les films avaient une durée de vie plus longue sur grand écran, l’américain s’accommode parfaitement des nouvelles règles du jeu que les plateformes de streaming imposent peu à peu mais dénonce fermement tout ce qui peut nuire à la présence des films dans les salles obscures, un film projeté sur grand écran ça n’a pas de prix.

Venu au GIFF pour présenter Howards End, Kenneth Lonergan nous a consacré un peu de son temps pour parler notamment de la série, des frontières désormais mouvantes entre cinéma et télévision et de ses futurs projets. Pour la petite anecdote et aléa malheureux du métier de journaliste, la première interview n’ayant pas été enregistrée, la faute à un smartphone capricieux, Monsieur Lonergan a accepté de nous accorder une deuxième interview. Un mal pour un bien car nous avons eu le plaisir de passer plus de temps à discuter en toute décontraction avec ce grand monsieur du 7ème art et désormais de la petite lucarne.

 

Après le gros succès qu’a été Manchester By The Sea, vous semblez prendre le temps de choisir les projets sur lesquels vous travaillez. Comment choisissez-vous ces projets ?

Kenneth Lonergan : C’est difficile de répondre car vous ne savez jamais ce qui va être intéressant ou pas. Pour Howards End, ils m’ont appelé pour savoir si je voulais le faire. C’est différent lorsque c’est l’idée de quelqu’un d’autre, tu regardes le projet et tu décides si c’est quelque chose qui t’intéresse. En fait, c’est plus le projet qui te choisit. Tu peux être intéressé par énormément de choses mais tu ne peux pas toujours savoir ce que tu es capable de faire ou si tu peux faire du bon boulot avec certains projets. Donc ça doit forcément être un projet auquel tu t’identifies, qui t’intéresse, qui t’accroche. Pour Howards End c’était l’époque durant laquelle l’histoire se déroule qui m’intéressait, la matière et le challenge de faire une mini-série. Et pour Manchester By The Sea, c’était plus la situation. L’idée originale n’est pas de moi, ce sont Matt Damon et John Krasinski qui sont venus vers moi avec cette histoire. Mais l’idée générale me plaisait beaucoup et ça s’est construit à partir de là. Alors ça peut être à peu près n’importe quoi, vous savez. Il y a beaucoup de romans que j’aime mais je pense que la plupart je ne pourrais pas en faire des adaptations, enfin peut-être un ou deux pour lesquels ça me plairait bien d’essayer. Mais ça dépend complètement.

Et justement sachant qu’à l’origine Howards End est un roman qui a déjà été adapté au cinéma, était-ce plus pour vous une difficulté ou, au contraire, un challenge ?

K. L. : Non, le fait qu’il ait déjà été adapté au cinéma n’a jamais été un soucis. Ça m’était égal. J’ai vu le film il y a longtemps et je l’ai trouvé bien mais un peu dense. Une heure et demie de film ne peut bien sûr pas raconter autant d’un roman qu’une mini-série. C’est un très bon film mais je savais qu’il y avait encore beaucoup de choses à faire, beaucoup de choses à puiser dans le livre grâce à une mini-série.

En effet, concernant les séries et leur format plus long, pensez-vous être plus libre de raconter vos histoires et de construire vos personnages ?

K. L. : Je pense que tu es plus libre d’incorporer plus d’éléments du livre. Il y a d’excellentes adaptations et des adaptations très libres aussi. Si vous prenez Barry Lyndon ou Lawrence d’Arabie, ou encore le Docteur Jivago, il y a beaucoup de très bons films qui sont des adaptations et qui prennent énormément de libertés. Ils sont très bons. En télévision, je pense que la principale différence c’est le temps. Tu as plus de temps pour foirer le truc ou pour faire les choses bien et pour intégrer des choses dans ton histoire. La meilleure mini-série que j’aie vue est Orgueil et Préjugés, la mini-série britannique qu’ils ont faite il y a à peu près 10 ans (ndlr : Orgueil et Préjugés est sorti en 1995) avec Jennifer Ehle et Colin Firth. Elle est juste fantastique, très fidèle au livre. Ce ne sont que des dialogues de Jane Austen et c’est merveilleux. Et ça n’aurait pas pu être un film car ça aurait été bien trop court.

Les formats plus longs permettent de développer les personnages. Vous êtes un vrai « storyteller » et il me semble que vous avez besoin de deux choses essentielles pour raconter vos histoires : l’environnement, comme New York dans Margaret ou la mer dans Manchester By The Sea et des personnages complexes. Le long format des séries est propice pour développer ces personnages complexes tandis qu’au cinéma, il semble ne plus y avoir ce genre de personnages bien écrits…

K. L. : Je ne suis pas sûr. Je pense qu’il y a encore beaucoup de réalisateurs très doués qui font de très bons films avec de super personnages. Je ne suis même pas sûr que la télévision te donne plus de possibilités d’écrire de bons personnages car en une heure et demie ou deux heures il y a bien assez de temps pour développer un excellent personnage. Prenez par exemple des films récents comme Phantom Thread ou Moonlight qui traite d’un personnage à trois périodes distinctes de sa vie. Paradoxalement, parce que dans une série il y a tant de matière, les personnages ont tendance à tourner en rond. Vous avez plus de temps pour raconter une histoire mais je ne pense pas avoir déjà vu de meilleurs développements de personnages en série que dans certains grands films. En télévision, vous pouvez avoir plus d’histoires, plusieurs angles d’approche, vous pouvez montrer plus de personnages, vous pouvez traiter de façon plus complète, surtout avec une adaptation. Donc peut-être qu’il y a plus de possibilités de développer des personnages mais en ce qui me concerne je ne l’ai encore jamais constaté.

Donc vous ne pensez pas que les séries sont un terrain de jeu plus fertile pour les réalisateurs et auteurs ?

K. L. : C’est plus fertile maintenant car ce secteur se développe tellement vite et il y a bien moins de contrôle de la part des financiers. Si votre pilote plaît alors ils vont vous laisser faire la série plus ou moins comme vous voulez. Il y a trop de matière à contrôler. Au cinéma, il est encore possible de tout contrôler. Un film dure deux heures, c’est donc plus facile. Vous ne pouvez pas avoir un total contrôle sur un programme qui dure 7 saisons depuis un bureau. La culture de la télévision est différente de la culture du cinéma aussi. Au cinéma on se dit que si on a le contrôle sur un film, il rapportera plus d’argent. La culture de la télévision est plus créative et est effectivement plus fertile en ce moment, mais je ne pense que pas ce soit la forme en elle-même. Ce serait comme dire qu’un poème est plus fertile qu’une pièce de théâtre. Et bien non, ce sont juste deux choses différentes.

Les plateformes de VOD ont changé la donne en offrant justement un terrain de jeu pour les cinéastes….

K. L. : Oui en effet car il y a plus de projets, de matière à faire et les plateformes de VOD ont certainement joué un rôle car il y a plus d’opportunités. Le nombre de séries qu’ils font est incroyable…

Oui, je n’arrive pas à suivre le rythme…

K. L. : Personne n’y arrive ! Plus il y a des séries, plus grandes sont les chances qu’il y en ait des très bonnes mais aussi des très mauvaises.

Et des bonnes séries que vous avez appréciées ces derniers temps ?

K. L. : Ma femme aime Succession, c’est une très bonne série. J’ai beaucoup aimé regarder Homecoming, je trouve cette série géniale, très originale… Et ça c’est un format original et inhabituel car c’est une série dramatique avec des épisodes de 30 minutes faits de flash-backs et retour sur le présent…

Un format vraiment fait pour être « binge watché » non ?

K. L. : Oui et vu la façon dont ils l’ont fait, ça n’aurait pas pu être un film. Visuellement c’est très beau et différent. Autrement quoi d’autre ? Ah oui, A Very English Scandal, j’ai trouvé ça vraiment bien…

Et moi, je vous suggère de regarder Sharp Objects. J’aimerais beaucoup savoir ce que vous en pensez (rires).

K. L. : Bien sûr (rires).

Vous avez travaillé avec Amazon pour Manchester By The Sea. Barry Jenkins (réalisateur de Moonlight) travaille également avec Amazon pour la prochaine série qu’il réalise. Nicolas Winding Refn va très prochainement sortir la série Too Old To Die Young sur Amazon. Travaillez-vous avec la plateforme en ce moment ?

K. L. : Oui, j’ai un deal avec Amazon, un « first look deal », c’est-à-dire que peu importe sur quel projet je travaille, ils ont l’option de le produire ou non.

Et donc quel est votre prochain projet ?

K. L. : J’ai quelques projets mais je suis en plein processus donc je n’ai pas trop envie d’en parler…

Je comprends. Il s’agira plus de télé ou de cinéma ?

K. L. : J’aimerais faire un film avec eux, j’aimerais également faire une série et aussi une pièce de théâtre mais ça c’est quelque chose à part.

Des projets et des nouvelles très excitantes ! J’aimerais revenir sur la question de la télévision versus le cinéma et les frontières qui s’effacent de plus en plus entre ces deux domaines. Je pense notamment à Cary Fukunaga (réalisateur de Maniac) qui faisait récemment référence au film Roma de Alfonso Cuaron, que la majorité des gens regarderont sur petit écran et qui est, selon lui, un travail cinématographique majeur. La définition même du film évolue car un film aujourd’hui n’est plus considéré comme tel juste parce qu’il est diffusé sur grand écran. La qualité des contenus diffusés sur petit écran aujourd’hui rivalise avec ceux du 7ème art. Pensez-vous que ces frontières sont de plus en plus floutées ?

K. L. : Oui je pense que c’est vrai, les frontières sont floutées. J’aimerais juste que les films aient une durée de vie plus longue sur grand écran. La vie d’un film sur grand écran est très restreinte aujourd’hui. Un film peut peut-être ressortir à un moment donné, je dis bien peut-être. Mais en fait, une fois qu’il n’est plus dans les salles de cinéma, il peut éventuellement être visible dans les festivals de films ou les cinémathèques pour quelques jours. À l’époque c’était différent. Vous ne pouviez pas visionner les films à la télévision et quand c’était le cas, le film était bourré de publicités. Je me rappelle avoir vu Autant En Emporte le vent trois ou quatre fois avant qu’il ne soit diffusé à la télévision pour la première fois. Il n’était jamais passé à la télévision. Donc de ce point de vue là, le fait que les frontières se floutent aujourd’hui n’est pas une si bonne chose selon moi. Tout se passe désormais dans les maisons et hors des salles de cinéma.

Et dans la même veine, ne pensez-vous pas que la question de ne pas diffuser des films produits par des plateformes de VOD dans les festivals est un débat stérile. Je pense notamment au débat qui a fait rage au festival de Cannes ? (ndlr : référence à la polémique qui a sévi lors du festival de Cannes en 2017 lorsque Netflix a refusé de se plier aux règles que le festival cannois impose et qui a eu pour conséquence qu’aucun film Netflix n’a été présenté l’année suivante.)

K. L. : Je crois que c’est un débat utile. Tout ce qui peut garder les films dans les salles obscures est bien. Je ne vois pas pourquoi Netflix devrait être à Cannes s’ils ne veulent diffuser leurs films qu’à la télévision. Mais, je pense aussi que ce n’est pas si important. Je veux dire, tant que ça n’entrave pas la présence des films dans les salles, je m’en fiche. Que ce soit un festival de film ou de télévision peu importe. Mais si ça doit être un obstacle à la diffusion des films en salles alors je trouve ça terrible. Mais en dehors de ça, ça m’est égal si Netflix est au festival de Cannes ou pas.

J’imagine que le plus important est la qualité des films en fin de compte…

K. L. : Oui et je pense aussi que ce qui compte vraiment ce n’est pas qu’il soit présent ou non. Tant que les gens ont l’occasion de voir tous ces films, c’est tout ce qui compte.

Je vais finir en vous demandant, après tout ce que vous avez déjà accompli, après avoir écrit des pièces de théâtre, des films, une série, après avoir gagné un oscar, qu’aimeriez-vous encore accomplir dans le futur ?

K. L. : Je veux juste continuer à faire ce que je fais. C’est super d’avoir une belle carrière, c’est super de bien bosser mais tu veux surtout rester créatif et explorer de nouvelles choses, faire de nouvelles choses. C’est génial que les gens puissent voir mon travail, de recevoir des compliments et de pouvoir vivre de mon travail. Mais j’aimerais principalement écrire plus et réaliser plus.

Et l’écriture est-elle le principal objectif ?

K. L. : Pas vraiment. Maintenant que je réalise des films, la réalisation est devenue très liée à l’écriture. J’ai apprécié écrire pour Howards End sans pour autant réaliser la série. Mais dans la plupart des cas, je préfère écrire et réaliser car c’est impossible de contrôler le produit fini, le résultat fini sans le réaliser. Au théâtre c’est différent. L’auteur a beaucoup d’autorité, il est très respecté. La culture du théâtre est de servir la pièce. Et si la culture du cinéma et de la télévision était d’être au service du script ce serait différent mais ce n’est pas le cas. C’est une trop grosse responsabilité de donner trop de pouvoir à l’auteur en ce moment. Je pense que ça pourrait fonctionner mais ce n’est pas la façon de faire dans ce milieu. C’est pourquoi il devient nécessaire d’être plus qu’un auteur.

Une dernière question, quel film vous a beaucoup plu cette année ?

Quel film ai-je vu ces derniers temps ? Phantom Thread est le meilleur film que j’aie vue ces dernières années. Mais c’était l’année dernière non ? (ndlr : Phantom Thread est sorti en 2017 aux États-Unis). Et qu’est-ce-que j’ai vu encore ? (Il réfléchit) Je ne sais même plus ce que j’ai vu donc je ne peux pas répondre…

Ça veut dire que vous regardez plus de séries ?

K. L.: Oui, en effet, je regarde plus de séries. Et en plus, j’ai vraiment une préférence pour les vieux films donc j’ai plus tendance à aller voir des vieux films dans les cinémathèques. (Il réfléchit) J’essaie juste de me rappeler quel film j’ai vu cette année mais en fait je ne suis pas vraiment allé beaucoup au cinéma…