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Entretien avec Alexandra Stréliski, compositrice au parfum délicieusement mélancolique

Récemment, êtes-vous tombés raides dingues de Sharp Objects, l’une des meilleures séries de l’année ? Si oui, si vous avez succombé à la noirceur d’une série précise, intense, qui puise sa force dans l’esprit dérangé d’une mère, vous vous êtes sûrement retrouvés bercés par un morceau intitulé « Plus Tôt ». Un piano mélancolique, une partition douce et amère qui vous étreint langoureusement dans ses bras. Une composition signée Alexandra Stréliski, une montréalaise aux origines françaises et polonaises.

Jean-Marc Vallée parlait d’instinct pour qualifier son dernier travail. Stréliski, compositrice fétiche du cinéaste, s’est elle aussi laissée capter par son instinct. Un talent qui ne pouvait éclore sans une prise de risque, un nouveau départ. C’est chose faite. Après avoir publié le sublime Pianoscope en 2010, la pianiste se lance dans un second opus intitulé INSCAPE. Un voyage sonore qui explore et sonde l’existence à travers les fractures émotionnelles. Une contemplation du désespoir et d’une joie nouvelle. Chaleur, mélancolie et beauté sont les adjectifs qui forment un album au gré du vent, s’élèvant dans un brouillard d’émotions, au fil de l’impitoyable déprime qui guette à chaque instant. Et pour en savoir un peu mieux sur la conception de Inscape, Alexandra Stréliski, de passage en Suisse, en parle avec sincérité et humilité. Elle qui se qualifie comme pianiste néo-classique-cinématographique-pop, nous évoque aussi la nature de sa relation avec Vallée – et son nouveau projet -, mais également l’ossature de son nouvel album et même du hip-hop. Entretien.

 

Récemment, Charlotte Cardin nous disait qu’elle avait eu besoin de temps après un début de carrière prometteur. Avant la publication de INSCAPE, vous êtes passée par une période très compliquée : rupture et  burnout. Vous vous êtes remise en question et avez totalement changé la direction de votre carrière. Est-ce que votre nouvel album est un retour sur vos sentiments au moment où vous avez décidé de tout plaquer, voire une façon d’exorciser de votre propre burnout ?

Ça dépend des pièces. INSCAPE est un voyage chronologique. Par exemple « Burnout Fugue » a opéré comme un élan qui m’a permis de me sortir de cette période un peu sombre. C’est un moment où j’ai voulu m’en sortir, ce n’est pas juste le moment où j’ai tout quitté. C’est le moment où je me suis retrouvée juste après mon burnout, où j’ai regardé en arrière et un peu en avant en même temps. Voyez ça comme le renouveau. Mais c’est quand même un album que j’ai fait après une dépression. On est pas trop fonctionnel pendant la dépression. Donc j’ai décidé de ne pas enregistrer pendant, parce que je trouvais ça trop sombre. Je voulais de la lumière dans mon album.

« Burnout Fugue » a ce côté dynamique et fougueux. Une dynamique qu’on sent à la fin de l’album et moins au début. La première partie est douce et la seconde partie de votre album s’intensifie. Marque-t-elle votre marche vers l’avant, à partir de « Burnout Fugue » ?

Exactement. Avec « Burnout Fugue », j’avance. C’est une révolte avec moi-même. C’est un besoin qui s’exprime, une envie de bouger, de me sortir de ça.

Un profond désarroi, une dépression. Pensez-vous que pendant ou après un coup dur, il y a comme une recette miracle pour créer quelque chose de nouveau ?

Je ne sais pas trop. On pense souvent que les artistes sont plus créatifs quand ils souffrent. C’est vrai pour la majeure partie. Mais on peut créer avec une multitude d’émotions. Dernièrement, je faisais un soundcheck à l’occasion du MaMa Festival et là, avec mes émotions du moment, j’ai été inspirée par mon stress avant ma montée sur scène. J’ai eu besoin de me défouler et ça a créé quelque chose. Et avec ça, je vais pondre une nouvelle composition avec ce moment précis. En résumé, tout est propice à nous inspirer. Après, c’est sûr que l’être humain, en devenant plus mature, évolue et développe un art plus riche.

Vous avez travaillé avec Taylor Deupree pour INSCAPE. Rappelons qu’il a travaillé en matière de producteur avec Dustin O’Halloran, pour la bande-originale de Lion. Qu’est-ce qu’une personne telle que lui vous a apporté en comparaison de votre premier album Pianoscope ?



Je voulais un album plus imparfait et moins contrôlé que Pianoscope. Je voulais que INSCAPE soit très humain, très intime, très personnel comme l’être humain. Parce que l’humain n’est jamais parfait. Je me suis donc tourné vers un ingénieur du son qui allait comprendre ça et également capable de garder une sonorité chaude, très proche en terme de micro et aussi juste assez contrôlé pour que ça sonne bien, mais tout en gardant cette sensation incontrôlable pour ne pas dénaturer les émotions. Et la bande-originale de Lion est excellente, tout comme Goldmund. C’est grâce à Goldmund que je l’ai engagé.

Parlons de votre travail en publicité. Vous faisiez de la musique de pub auparavant. Si nous prenons le cinéma, comme vous êtes liée au cinéma, un cinéaste tel que Paolo Sorrentino a cette patte qui lui vient de la pub, très soignée et esthétique. Est-ce que votre travail dans ce domaine a eu un impact sur votre manière de fonctionner en tant que musicienne ?

Jean-Marc Vallée vient de la pub également. Dans la pub, on apprend à bien synthétiser les émotions. Je suis quelqu’un qui va droit au but très vite, ça fait partie de ma personnalité. J’ai un esprit de synthèse. Par exemple à l’école, c’était pratique, je comprenais rapidement où les profs voulaient en venir, je n’avais pas besoin de réviser (rires). C’est une de mes forces et ça m’a servie en pub. Je n’ai pas envie de m’éterniser à produire un morceau de 9 minutes pour créer une ambiance. Ma force est d’aller au coeur de l’émotion, de l’idée mélodique et de la livrer. Après, je finis par m’emmerder moi-même quand je joue, quand je répète trop souvent une section. Mais je prends déjà plus mon temps sur INSCAPE que sur Pianoscope, qui est plus condensé.

Ma force est d’aller au coeur de l’émotion, de l’idée mélodique et de la livrer

Comme vous en parlez, pourrions-nous comparer INSCAPE à une rupture amoureuse, tandis que Pianoscope pourrait nous apparaître comme le début d’une relation amoureuse ?

Je ne pense pas que ce sont des albums reliés. INSCAPE pourrait l’être, parce que j’ai perdu tous mes points de repère. J’ai déménagé, j’ai changé de travail, je me suis séparée. En fait, tout ce qui existait pour moi a disparu en un claquement de doigts.

Alors pourrait-on considérer INSCAPE comme une crise d’adolescence ?

Une crise d’adolescence, c’est un peu ça, oui. C’est vrai. Moi, je l’ai faite tardivement, parce que ma soeur était chiante et ça faut l’écrire (rires). Elle a fait sa crise très tôt et je me suis dit : « moi j’ai pas envie d’embêter mes parents. » Bon, j’ai pas fait chier mes parents à 33 ans, je vous rassure. C’est plus une crise de mi-trentaine qu’une crise d’adolescence, mais c’est définitivement une crise existentielle. Pianoscope (ndlr : sorti fin 2010) s’apparentait aussi un peu à une crise. Je travaillais déjà en pub à l’époque, de manière plus rudimentaire, mais j’en avais déjà un peu marre de faire juste de la musique de commande. J’ai fait Pianoscope en me disant : « peut-être que des réalisateurs vont entendre mes compositions et… ». Et effectivement, Jean-Marc Vallée s’est servi dans Pianoscope et ma musique est allée aux Oscars. On peut dire que ça s’est bien déroulé. Même Philippe Starck m’a appelée et plein de choses incongrues me sont arrivées après ce premier opus. Après, j’avais envie d’en faire un deuxième et il y a eu cette crise. Ensuite, j’ai décidé de complètement lâcher mon travail et de me mettre à temps plein dans la musique. Les choses se sont mises en place et j’en suis là.

Combien de temps avez-vous pris pour faire INSCAPE ?



Ça m’a pris 1 an et demi à peu près.

Votre carrière a pris son envol grâce, en partie, à Jean-Marc Vallée. Comment décrieriez-vous votre relation avec lui ?

Sincèrement, Jean-Marc a été une grande surprise dans ma vie. C’est lui qui a découvert ma musique et qui l’a placée à maintes reprises dans Demolition ou dans Big Little Lies. Après Dallas Buyers Club, je lui ai écrit pour le remercier. Ensuite, on ne s’était toujours pas rencontré et comme il continuait à placer ma musique, j’ai tout de suite envoyé mon album dès la sortie du studio. INSCAPE était tout frais, même pas mixé à ce moment-là. Et c’est là qu’il m’a dit qu’il était en train de créer une série (ndlr : Sharp Objects) et de développer un personnage autour du piano solo. Et comme je n’ai toujours pas vu la série, je sais que la musique est utilisée comme une sorte de contraste entre le « dark » et le « creepy », la naïveté et la douceur. Puis, on s’est rencontré parce que Jean-Marc a pris 2 morceaux de Pianoscope, 2 de INSCAPE, un concerto et le thème de l’épisode 3. C’était beaucoup et par conséquent on a travaillé ensemble. Un travail sur mesure avec les scènes et notre relation s’est développée. On a un lien de coeur, on s’est reconnus mutuellement dans l’art de l’un et l’autre. Avec Jean-Marc, on se reconnaît. Il m’a même envoyé des fleurs pour le lancement de l’album, avec un beau petit mot. C’est vraiment un être adorable et bienveillant.

Avec Jean-Marc Vallée, on se reconnaît

Est-ce que votre musique a pris une nouvelle dimension à son contact ?

Non, ça n’a rien changé. Je me base sur ma démarche et ensuite ça inspire des images aux gens. Il se trouve qu’avec Jean-Marc Vallée, nous voyons les images. Les gens me disent : « tiens, ça me fait penser à ça et ça… » Ça génère quelque chose dans l’imaginaire de toutes les personnes qui m’écoutent. Par contre, quand j’ai composé « Plus Tôt » (ndlr : morceau dans une séquence de Sharp Objects), j’ai eu l’intime conviction que ça allait se retrouver dans un film de Jean-Marc Vallée. Quand je compose quelque chose qui pourrait lui plaire je le sais. Mais je ne me sens pas influencée.

Vous allez de nouveau faire équipe sur un prochain projet ?

Ça m’étonnerait, il fait un film sur les Beatles en ce moment.

Votre répertoire rappelle celui d’Agnès Obel ou encore Emilie Simon. Mais après le succès de ce second album, y’a-t-il des chances de voir Alexandra Stréliski se risquer à chanter ?

Non, j’ai jamais chanté. Par contre, je pourrais écrire pour les autres. Je ne chante pas bien du tout. Je préfère des projets de collaboration, sinon j’ai vraiment envie de faire quelque chose avec une chorale d’enfants, un peu comme les choristes, mais à ma sauce. J’aime que les gens puissent avoir leurs propres images en tête quand ils entendent ma musique. J’adore l’instrumental.

Quand on parle avec vous, on sent que vous avez un vrai penchant pour le cinéma, plus que réaliser un album solo. Avez-vous cette petite flamme supplémentaire quand vous composez pour le cinéma ?

Je dis souvent : « je fais la musique à l’image ou l’image à la musique », mais j’aime les deux. Pas un plus que l’autre. Là, j’ai décidé de plus me consacrer aux albums. Je peux pas tout faire en même temps. À force de faire du long-métrage, du documentaire et encore un album, ça devenait trop dur. Mais moi, je veux faire de la musique de film depuis l’âge de 6 ans. Donc voir « Prélude » sur Dallas Buyers Club ou même aux Oscars devant Meryl Streep et Martin Scorsese, c’est un rêve. Donc bien entendu je me vois faire de la musique de film depuis petite, mais aussi des concerts dans de petits théâtres à 2 étages, avec un petit piano. C’est ce que je suis en train d’entreprendre. C’est magique.

En écoutant votre album, je voyais les titres défiler et je souhaitais connaître l’histoire derrière chacun des morceaux. Pouvez-vous nous définir les pistes à l’aide d’une phrase ?

Plus Tôt : Je l’ai appelée « Plus Tôt » parce que je l’ai réellement composée plus tôt (rires). C’est l’avant.
The Quiet Voice : c’est la petite voix intérieure qui commence à te murmurer que t’as envie de changer et tu te dois de l’écouter. 

Par la fenêtre de Théo : Théo, c’est un petit garçon, c’est mon petit garçon. En fait, c’est mon beau-fils et quand je me suis séparée, j’ai un peu perdu la garde de Théo. Je l’ai regardé grandir et c’est un morceau qui me fait penser à lui. C’est l’enfance, les souvenirs. 

Ellipse : c’est un saut dans le temps et c’est la dernière que j’ai composée. C’est une impro que j’ai faite en studio, qui fait office de transition entre « Théo » et « Changing Winds ». 

Changing Winds : le souffle du changement qui commence à se faire sentir. Un vent calme et doux, qui t’amène ailleurs. 

Interlude : c’est un train que tu ramasses soudainement dans une espèce de tunnel. Tu ne sais pas trop où tu t’en vas, mais t’es à bord et tu n’as pas le choix. 

Blind Vision : Tu finis le tunnel et t’es dans le noir, tout seul. C’est le morceau le plus « dark » de mon album. C’est la déprime, tout simplement. 

Burnout Fugue : l’élan pour s’en sortir, un moment de colère salvatrice. Overturn : le morceau pivot, où je regarde en arrière et en avant. 

Revient le jour : c’est le début du renouveau, c’est la lueur lumineuse. Le nouveau départ : c’est littéral, c’est le nouveau départ. Pour votre information, 

les titres français sont l’oeuvre d’Hélène Dorion, une poète québécoise incroyable.

L’ordre des titres est choisi méticuleusement ? 



Exactement, tout a un sens. Je ne vais pas en studio sans avoir l’ordre au complet. L’album est un voyage. Par exemple, les plages « Ellipse » et « Overturn » ont été composées en dernier. J’avais toutes les autres en ordre, mais je savais qu’il me manquait des choses. C’est les deux dernières que j’ai composées, mais elles vont quand même dans l’ordre chronologique.

Parlons de musique en général. Quel regard portez-vous sur la musique actuelle ?



Il y a de plus en plus de la bonne pop, si je prends ce genre. Je trouve que la montée du hip-hop c’est le « fun » ! Je peux écouter des choses très mainstream et trouver du bon. Je peux écouter du très commercial et du très indépendant. Chaque artiste amène quelque chose. Si je prends mon cas, j’amène quelque chose de très simple, de très minimaliste, de très sincère et d’amener ça sur scène pour vivre un moment de sincérité, de poésie.

Si nous prenons le hip-hop, trouvez-vous qu’il y a de la poésie derrière ?

Ah oui, derrière le hip-hop il y a de la poésie. Après ça dépend, mais les grands tels que Kendrick Lamar sont de vrais poètes. Mais il y a de la vraie daube partout. Dans le commercial, il y a 95% de titres inécoutables et 5% de choses géniales.



Un cliché québécois, mais êtes-vous fan de Céline Dion ?



(Rires) J’aime bien ses vieilles musiques, avec Plamondon. Mais bon…



Et même pas en duo avec Garou ?



Encore moins avec Garou. Bon, je peux pas dire que c’est pas un plaisir coupable de la mettre à fond dans ma voiture. Mais non, je ne suis pas fan. Je respecte sa carrière, elle a une grande carrière. Après j’écoutais plus de la musique anglophone étant jeune.



Alors le premier coup de coeur d’Alexandra Stréliski ?

Euh… les Spice Girls. C’était mon premier concert !

Et plus récemment, la dernière chanson sur laquelle vous avez cliqué ?



Difficile à dire. J’écoute pas beaucoup de musique, j’ai besoin de silence. Ah oui, je sais ce que c’est : avec Pas d’casque, un artiste québécois. Voilà, regarde (ndlr : elle sort son portable) le morceau c’est « Dommage que tu sois pris, j’embrasse mieux que je parle ». C’est super calme et ça me met de bonne humeur. Comme ma vie va très vite ces temps-ci, celle-là elle met de la légèreté dans ma vie. C’est très québécois et très poétique.



Vous êtes poétiques au Québec, c’est ça votre secret ? 



On est bon avec les émotions. On est un peuple au grand coeur, très ouvert. Inévitablement ça fait de l’art qui est riche.