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Dans leur regard : modeler une fausse vérité pour briser une jeunesse à jamais

Ava DuVernay était attendue au tournant. Après le très réussi Selma, la cinéaste adapte l’affaire du « Central Park Five », un dossier qui a secoué les États-Unis par son ampleur et sa grossière erreur judiciaire. 5 adolescents de couleur accusés à tort d’avoir violé une joggeuse blanche. 

L’innocence de la jeunesse. Des jeunes qui se retrouvent pour aller draguer les minettes chez une certaine Shorene. Une fête pour emballer les filles, dans un Harlem crépusculaire. Nous sommes en 1989 et l’ambiance est plutôt festive, loin du cauchemar qui va suivre. Public Enemy en fond sonore, une bande de jeunes qui se regroupe pour du « tapage ». Direction le parc, le fameux Central Park pour s’amuser, jouer aux crapules. Rien de bien méchant. Mais ce même soir, une jeune femme blanche se fait sauvagement agresser, violer et même laissée pour morte dans les bois. La police se dirige vers ces bandes qui traînaient dans les alentours et repèrent quelques jeunes pour les emmener au poste. Kevin Richardson, Antron McCray, Yusef Salaam, Korey Wise et Raymond Santana vont découvrir l’enfer du mensonge, de l’intimidation. 

Fabriquer une fausse vérité pour briser l’innocence de la jeunesse

13 ans, 14 ans, 16 ans pour le plus vieux. 5 jeunes jetés en pâture, victimes d’interrogatoires musclés, même excessifs pour extraire une fausse vérité. Dans leur regard lance les hostilités avec un premier épisode très conventionnel, distillant les bases d’une histoire qui met en exergue les erreurs judiciaires, l’âpreté d’officiers apathiques, agressifs. La police new-yorkaise souhaite clore l’affaire, « utiliser » ces jeunes qui ne se connaissent même pas, pour fermer ce dossier une bonne fois pour toutes. 

Photo copyright : Atsushi Nishijima/Netflix

DuVernay aurait pu facilement sombrer dans la diatribe sur le racisme régnant dans les années 90, se lancer dans une croisade pour cracher son venin et sa colère. Après ce premier épisode dit classique, DuVernay se détourne d’une chasse aux sorcières, mais égratigne la société américaine – clin d’oeil à Donald Trump à l’appui – de manière plus nuancée. Les craintes de voir la série abattre ses cartes rapidement, forcer sur le système judiciaire comme l’a fait American Crime, sont vite dissipées. DuVernay cadre des visages stupéfaits, des têtes basses, des mains qui se joignent en signe de prière. 5 jeunes enfermés par la force du mensonge, par l’aberration humaine. L’innocence de la jeunesse fait place à l’incompréhension, à la brutalité du milieu carcéral. 

Élément détonateur : les 5 adolescents font connaissance dans une pièce obscure, avant de faire face à l’ambiance glaciale d’un tribunal. Les larmes aux yeux, les regards toujours plus sombres, les visages décomposés à l’annonce du verdict; Dans leur regard bascule dans l’après, début d’une lente et sinistre existence. À partir de là, alors qu’ils sont disséminés un peu partout dans les prisons pour mineurs et même Rikers pour Korey Wise (Jharrel Jerome), le plus âgé, l’histoire prend une autre tournure, et place avant tout le chemin parcouru des protagonistes. Les années passent, les physiques changent, la résignation a fait son chemin. La peur s’est envolée. Le passé appartient au passé, le procès houleux est lointain, il faut aller de l’avant. Ava DuVernay passe en revue les différents ados. De Antron McCray à Kevin Richardson, en passant par Yusef Salaam, les portraits sont brossés, post séjour carcéral. 

Le contexte familial et personnel comme sujet principal 

Dans leur regard est une série qui use parfaitement du format sériel, en disséquant étape par étape le processus de cette affaire. Si le contexte judiciaire est la vitrine principale, les inégalités et surtout l’impact personnel et familial deviennent la pierre angulaire du show. DuVernay axe son récit sur l’après : la sortie des innocents, en traitant leur réinsertion. C’est même le sujet principal du dernier épisode, un presque biopic sur l’incarcération cauchemardesque de Korey Wise à Rikers, puis dans d’autres centres pénitenciers. 1h30 d’épisode, en relatant la froide violence du milieu carcéral qu’a essuyée Korey. Un isolement de plusieurs années, entrecoupé de flashbacks, de visions fantasmées. Un épisode crève-coeur, entre rêve et dépression. 

Photo copyright : Atsushi Nishijima/Netflix

Une machination judiciaire, l’indigence humaine. Un degré de brutalité qui se confond dans le drame humain, la détresse émotionnelle dont a été victime les 5 jeunes innocents. Un traitement tout en retenue, sublimé par les mélodies de Mark Bowers. Tout en profondeur, le brouhaha étouffe la mélancolie, l’incompréhension, la colère. Le tonnerre de la révolte a laissé échapper son dernier souffle face à la mascarade judiciaire. Les visages défaits, les torrents de larmes, le désappointement, un traumatisme infini. 

Casting : Asante Black, Caleel Harris, Ethan Herisse, Jharrel Jerome, Marquis Rodriguez, Marsha Stephanie Blake, Kylie Bunbury, Vera Farmiga, Felicity Huffman, John Leguizamo, Niecy Nash, Michael K. Williams, Jovan Adepo, Chris Chalk, Justin Cunningham, Freddy Miyares

Fiche technique : Créée par : Ava DuVernay / Scénaristes : Julian Breece, Robin Swicord, Attica Locke, Michael Starrbury / Chaîne : Netflix / Diffusion : 31 mai 2019 / Format : 4 épisodes – 75 min