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Cary Joji Fukunaga : de Sin Nombre à Bond 25, en passant par Maniac

Son nom est sur toutes les lèvres depuis qu’il a été annoncé comme le réalisateur du prochain James Bond, 25ème du nom. Danny Boyle ayant quitté le navire pour des différends artistiques, c’est en effet Cary Joji Fukunaga qui reprend le flambeau. Premier cinéaste américain aux commandes d’un des volets de la plus fameuse saga cinématographique de l’histoire, Fukunaga succède ainsi à une pléthore de réalisateurs. Sam Mendes, Marc Forster, Martin Campbell ou encore Michael Apted pour ne citer qu’eux. Mais Fukunaga, bien connu pour ne faire que peu de concessions artistiques, saura-t’il relever le défi et se fondre dans le moule bien calibré de 007 ? Réponse prévue pour 2020. Pour l’heure, retour sur la trajectoire de l’Américain, de ses débuts dans la réalisation à ses futurs projets.

Des débuts remarqués et remarquables

Cary Fukunaga et Emma Stone – Maniac – Photo copyright : Michele K. Short / Netflix

Sur l’échelle de la coolitude, Cary Fukunaga se positionne clairement au sommet. Très cool d’abord parce qu’il est né en Californie, d’un père japonais et d’une mère suédoise, un mix des cultures plutôt sympathique non ? Encore plus cool car l’Américain est polyglotte et, qu’on se le dise, peu d’Américains peuvent en dire autant. Il parle espagnol et français couramment. C’est lors de ses études à l’Institut d’Études Politiques de Grenoble qu’il a appris à maîtriser la langue de Molière. Définitivement cool enfin car, lors de son séjour en France, alors qu’il dévalait les pentes alpines en snowboard, il se blessa au genou. Il dû se résoudre à l’idée qu’il ne serait jamais un snowboarder pro malgré des aptitudes évidentes. Un changement d’orientation plus tard et direction la Tisch School of the Arts de l’Université de New York pour y étudier le cinéma. La suite on la connaît. Plus cool que monsieur Fukunaga c’est possible ?

Après deux courts métrages, le réalisateur, scénariste et producteur fait ses premiers pas dans la réalisation de longs métrages en 2009 avec Sin Nombre, un drame américano-mexicain qui suit le voyage d’une jeune hondurienne et d’un gangster mexicain à travers le Mexique jusqu’à la frontière américaine en quête d’un avenir meilleur. À tout juste 32 ans, Cary Fukunaga réussit un joli exploit avec cette première réalisation. Le film est nommé dans une multitude de festivals à travers le globe et remporte plusieurs prix dont celui de la réalisation pour un film dramatique au prestigieux Sundance Festival. En 2011, il dirige Michael Fassbender et Mia Wasikowska dans la énième adaptation du roman de Charlotte Brontë, Jane Eyre. 6 ans plus tard, son troisième long métrage est tout aussi réussi que les deux précédents. Adapté du roman éponyme de Uzodinma Iweala sorti dix ans plus tôt, Beasts Of No Nation raconte le destin de Agu, un enfant soldat dans un pays d’Afrique (aucune information sur le pays où se déroule l’histoire n’est donnée), arraché à sa famille par les frappes de l’armée nationale et trouvant « refuge » au sein d’une armée rebelle dirigée par le Commandant (Idris Elba), homme sans foi ni loi et exerçant son pouvoir de façon abusive. Présenté à la Mostra de Venise en 2015, le métrage sort simultanément dans les salles et sur la plateforme de streaming Netflix. Brutal, sans concession, déchirant et magnifiquement mis en scène, doté d’une grande sensibilité, Beasts Of No Nation est moins un film politique qu’une histoire humaine selon Fukunaga. Merveilleusement interprété par Idris Elba et le jeune Abraham Attah (casté dans la rue alors qu’il jouait au foot), le film reçoit un excellent accueil auprès des critiques et aligne à nouveau une belle brochette de nominations dans divers festivals, finissant sa course avec une nomination pour la meilleure performance masculine dans un second rôle pour Idris Elba lors des Golden Globes. Fukunaga exécute toujours ses métrages de façon très élégante à l’aide d’une réalisation esthétique grâce à des plans soignés. Le cinéaste traite de thèmes sombres et difficiles le plus souvent, avec des personnages aux destins tragiques mais toujours avec une grande humanité. Le cinéma de Fukunaga se montre curieux et bourré de compassion. Plus récemment, investi en tant que réalisateur dans le film It (Ça), basé sur le livre de Stephen King, Cary Fukunaga quitte le projet, après avoir passé 3 ans à travailler sur le script avec Chase Palmer et ce, quelques semaines avant le début du tournage. La raison invoquée ? Des désaccords quant au type de film que chacune des parties souhaitait faire. Dans une interview pour GQ Magazine, le Californien avouera plus tard qu’il s’agissait en fait plus d’une peur de la part de New Line, le studio de production, de ne pas avoir assez de contrôle sur lui. Argument que le réalisateur a balayé d’une main en affirmant que, de son côté, le dialogue était toujours ouvert.

Du cinéma à la petite lucarne

Justi Theroux, Sonoya Mizuno et Cary Fukunaga – Maniac – Photo copyright : Michele K. Short / Netflix

Si le cinéma lui permet en peu de temps d’acquérir une solide réputation, Fukunaga brille également à la télévision. Comment ne pas citer la brillante première saison de True Detective diffusée sur HBO, dont il a signé la réalisation de tous les épisodes ? Portés par deux acteurs brillants, Matthew McConaughey et Woody Harrelson, les 8 épisodes sont captivants et la réalisation d’une grande audace. En témoigne l’époustouflant plan séquence final de 6 minutes du 4ème épisode qui fera clairement date. Toujours affairé à une réalisation soignée, le cinéaste réalise avec True Detective une beau chapitre télévisuel.

Mais si son nom revient beaucoup ces derniers temps, ce n’est pas seulement à cause de son implication dans le prochain James Bond. C’est aussi parce qu’il a signé la réalisation de tous les épisodes de la première saison de la série évènement made in Netflix, une comédie noire intitulée Maniac. Co-créé par Fukunaga et Patrick Sommerville (scénariste de quelques épisodes de The Leftovers) et librement adaptée d’une série norvégienne du même nom, Maniac raconte l’histoire de deux individus, Owen et Annie (Jonah Hill et Emma Stone), se portant volontaires pour être les cobayes d’une expérience thérapeutique qui promet, à l’aide d’un trio de médicament, de guérir tous les maux psychologiques de l’humanité. L’un est un psychotique et schizophrène, noyé par le poids d’une famille aussi insupportable que pathétique, l’autre est dépendante aux médicaments, naufragée d’un drame familial. Durant l’essai clinique, leurs hallucinations les feront voyager dans une multitude d’univers, des années 80 aux univers de gangsters en passant par des films d’heroic fantasy. Décalée, farfelue, déjantée par moments, la série rétro-futuriste déboussole. En grand écart entre le passé et le futur, Maniac puise dans un humour au second degré mais traite avec justesse et compassion du thème de la maladie mentale, l’humanité comme point d’ancrage. Les personnages, aussi pathétiques qu’attachants, donnent à réfléchir sur notre propre condition. Car, au-delà de son apparence légère, la série est une critique de la société contemporaine et surprend les téléspectateurs épisodes après épisodes en les invitant dans ces mondes variés. Truffée de références cinématographiques, la série reflète l’amour de son réalisateur pour le cinéma et permet à ses créateurs de réaliser leurs fantasmes à la façon d’une orgie où se rencontreraient Tarantino, Kubrick, Wes Anderson et bien d’autres.

Des projets, le réalisateur en a encore dans sa botte. Il sera notamment aux commandes d’un biopic sur Leonard Bernstein, l’homme qui, à 25 ans, est devenu chef assistant puis directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de New York et a notamment composé la comédie musicale West Side Story. Ce dernier sera interprété par Jake Gyllenhaal. Le cinéaste californien est également impliqué dans deux autres projets : Black Lung, un thriller dans lequel il sera question d’une jeune femme aux prémonitions inquiétantes le mettant dans une situation difficile, ainsi qu’une série, The Angel Of Darkness, qui n’est autre que la suite de The Alienist, et dans laquelle on retrouvera les mêmes personnages, toujours interprétés par Daniel Brühl, Luke Evans et Dakota Fanning. Cary Fukunaga n’a pas fini de surprendre. Intransigeant dans ses choix artistiques, obsédé du détail et jusqu’au-boutiste, il navigue entre le cinéma et la télévision, sautant d’un genre à l’autre avec aisance. Ses réalisations à l’esthétique irréprochable sont toujours imprégnées d’humanité et de compassion, signe distinctif d’un homme curieux des autres doté d’une passion débordante pour le « storytelling ».